Mes humeurs à moi - Mes histoires sont tes amies




Mardi 14 mars 2006

variation sur un thème

 

Vous vous souvenez de Jemma-el-Fna, la nouvelle que j'ai publiée le 28 février sur ce blogue ? Je vous avais dit que ces pages provenaient, à la base, d'une grosse histoire, et que je les avais ôtées. J'ai alors écrit Jemma-el-Fna, et la fin m'avait été suggérée par mon ami José... Seulement voilà, j'avais aussi une autre idée pour cette histoire. Alors, j'ai composé une autre version. Voici donc une sorte de "director's cut", une autre version de mon histoire, avec une tonalité différente. J'aime profondément les deux versions, parce qu'elles correspondent à deux pans de ma personnalité.

Bien, maintenant, oubliez l'autre version (il sera toujours temps d'y retourner), et prenez celle-ci comme une histoire nouvelle. Suivez-moi. Vous devriez reconnaître certains lieux, c'est normal.

On y va ?

Jemma-el-Fna

Marrakech…

C’est la chaleur qui le surprend, une chaleur sèche et violente. Il plisse les yeux face à ce paysage blanc et plat. Chaque objet, autour de lui, semble briller que ce soit le métal de l’escalier, les fenêtres de l’aéroport, les hublots ou la carlingue. Les marches résonnent sous chacun de ses pas. Il suit la file des touristes de l’avion. La terre succède au goudron des pistes. C’est une terre rouge brique.

Il s’était attendu à un aéroport international ; il arrive dans un hangar.

Son avion est le seul à avoir atterri. Il y a peu de monde. Il choisit une des trois files d’attente à la douane. Un simple coup de tampon le sépare de l’aventure. Tout en attendant, il jette des coups d’œil ici et là et il reconnaît alors quelques voyageurs. Le père qui veut jouer au copain-complice avec son fils; la jeune femme Marocaine ; l’autre femme, plus âgée, voilée; les deux Anglaises à la peau laiteuse et au visage constellé de tâches de rousseur. A la sortie de l’aéroport, il s’assoit sur son sac et fume une cigarette. Il est littéralement perdu, le dépaysement est absolu. Il observe l’endroit où pas un souffle de vent ne s’élève. On lui propose plusieurs fois un taxi, mais il refuse. Il veut savourer l’instant et rester encore un peu dans ce sas, dans cet entre-deux mondes.

Les mouvements sont lents, la chaleur écrasante, le bonheur absolu.

Au bout d’un certain temps, il décide qu’il est temps d’y aller. Il se lève, et comme par magie, un taxi se retrouve devant lui. Il s’engouffre dedans. C’est une vieille Mercedes jaune affichant des centaines de milliers de kilomètres au compteur avec un conducteur sans âge et baratineur au volant. Des sourates du Coran pendent du rétroviseur. Sur le tableau de bord, le conducteur a posé de la fourrure synthétique – rose à l’origine, blanc sale à l’heure actuelle. Le pare-brise est étoilé par endroit.

Il ne sait où porter son regard tant les lieux semblent extraordinaires.

Partout, des vieillards montés sur des ânes, des femmes voilées portant sur leur tête des branchages, des enfants pieds nus dans la poussière. Leurs yeux se fixent sur lui, l’occidental pâle qui a les moyens – moyens de prendre le taxi par exemple. On lui fait des sourires, édentés ou rayonnants, et des saluts de la main, pleine de terre ou de henné . Il ouvre son guide de voyage. Des post-it dépassent, les pages sont déjà cornées. Il a noté des adresses qu’il a soigneusement surlignées au stylo fluorescent. Le taxi ne tarde pas à s’arrêter. Il laisse 100 dirhams au chauffeur avant de se laisser engloutir par la marée humaine montante.

Il traverse la place et trouve rapidement le petit restaurant. « Chez Chégrouni ».

Il s’installe à une terrasse ombragée donnant sur la place. A l’intérieur du restaurant, il fait déjà bien trop chaud. C’est une gargote sans prétention où il commande une tajine. Il est encore tôt. Il est pratiquement le seul client à cette heure-ci. Il sort son carnet de croquis et dessine des musulmans en train de prier.

*******

Il oblique et se glisse dans une ruelle moins fréquentée. Tout à coup, il n’y a plus personne. Quelques mendiants, un vendeur de pastèques et de figues de barbarie, sur le coin, c’est tout. Il marche une cinquantaine de mètres et parvient devant une enseigne représentant un dromadaire. La porte est ouverte. Il entre dans un étroit couloir couvert de céramiques au mur dont les figures géométriques bleues et blanches s’enchevêtrent. Sur le bureau, au fond, dort un gros chat qui tranche nettement avec ceux aperçus un instant plus tôt dans la rue. Etalé sur le meuble, noir au ventre blanc, le chat savoure le confort du lieu. Ses yeux mi-clos surveillent néanmoins le passage. Un escalier se dresse devant lui. Il a été nettoyé depuis peu. Il gravit les marches et arrive devant un petit renfoncement où un homme d’une quarantaine d’années loge. Une télévision, bien calée, diffuse une émission de variétés. Il prend une simple clef attachée à un énorme porte-clefs que l'homme lui tend, redescend les escaliers et se dirige vers le patio. Les chambres sont disposées autour d’une cour intérieure en rectangle sur trois étages ; ensuite, on accède à la terrasse. Assis à l’ombre, au bord d’un canapé, un jeune Marocain peint un tabouret. Il entremêle lignes, arabesques et motifs floraux à l’aide de petits pinceaux. Il lève la tête à son passage et lui adresse un sourire chaleureux avant de reprendre son travail minutieux.

Voilà, c’est là. C’est la chambre n°5.

Il introduit la clé dans la serrure.

Le noir d’une bouteille d’encre de chine. Le contraste avec la lumière extérieure est frappant. Finalement, ses yeux trouvent l’interrupteur. L’ampoule qui pend du plafond s’allume. L’endroit est d’un dénuement monastique. Il y a, au centre de la petite pièce, un grand lit qui prend pratiquement toute la chambre ; à droite, un petit lavabo, surmonté d’un miroir ; en dessous, une poubelle ; à coté du lit, une table de nuit. Les murs sont écrus et irréguliers.

Il n’y a pas de fenêtre.

Il se dirige vers le lavabo et ouvre le robinet. Une eau marron s’écoule tout d’abord, avant de laisser la place à une eau plus claire. Il se rafraîchit alors.

********

3 : 52

La pénombre est totale.

Il a envie d’une cigarette, là, tout de suite. Il ne parvient plus à dormir. Cela fait des semaines qu’il est ici et pourtant il ne s’habitue toujours pas. Comment faire pour dormir par cette chaleur ? Pas un souffle d’air ne passe. Tout est figé, immobile. Les draps du lit sont trempés. Il tend le bras et se saisit du paquet de cigarettes et de la bouteille d’Evian. Il boit longuement. Même si l’eau n’est pas vraiment froide, cela lui fait du bien. Il allume ensuite sa Marlboro. Ses yeux s’habituent peu à peu à l’obscurité. Parfois, on entend un froissement de draps ou un raclement de gorge. A ces moments-là, il tente de deviner d’où cela peut provenir. Il s’appuie contre le mur espérant capter un peu de fraîcheur. Il comprend qu’il n’en trouvera pas. Contrairement à ce dont il s’est attendu, le mur dégage une insupportable moiteur. En un instant, il est couvert de sueur.

Il se lève et se retrouve dans le patio. C’est là son seul espoir.

Au dessus de lui, il aperçoit une lune brillante. Une lumière crue tombe sur sa peau. Il est nu, il a oublié de se vêtir. Il ressemble à un cadavre. Pourtant, il n’éprouve aucune gêne. A cette heure, tout le monde dort. Il respire un grand coup et marche lentement, puis il s’installe sur le canapé où le jeune peintre était assis quelques heures plus tôt. Ce dernier a laissé sur la table tout son matériel. Il embrasse l’ensemble d’un simple regard. La table est jonchée de petits pots de couleur et des pinceaux trempent dedans. Le tabouret, à moitié peint, est posé à terre. Sa première cigarette terminée, il en allume une seconde, et reste ainsi à la savourer sans bouger.

Il aime cette sensation douce-amère des cigarettes qu’on fume les unes à la suite des autres.

Il a de quoi voir venir, son paquet est encore plein. De temps à autre, il s’hydrate un peu. Il se limite au minimum de gestes possibles et fixe finalement son regard vers le ciel. Il aperçoit la constellation d’Orion, belle et lumineuse au dessus de lui. Elle est aussi belle que ce fameux soir, à Nice. Il songe à aller voir la terrasse mais renonce bien vite à cette idée. C'est trop vaste, trop grand.

Il pense alors à la chambre n°5 et se surprend à sourire. Cette chambre si minuscule, si étroite où un sentiment d’engoncement et de claustrophobie poisse des murs. Son guide de voyage mettait en garde tout ceux qui s’y aventuraient. Et personne n’en voulait jamais.

Il avait été le seul.

Il aime cette chambre… Oh, oui ! Il l’aime cette chambre ! Tout est petit, ramassé, brûlant, étouffant. En fait, cette chambre, c’est son refuge.

Oui… C’est ça.

Il s’arrête. Sa cigarette pend au bout de ses doigts. Tout s’ordonne dans sa tête. Il palpe le manque, un manque violent, affreux ; il a besoin de sécurité. Il comprend enfin ce qui lui a toujours fait défaut.

L’extérieur devient insupportable ; cet extérieur empli de souffrances et de chats maigres à faire peur. Plein de microbes, plein d’eau croupie. Rentrer, se protéger, regagner la chambre, et s’y enfermer.

A tout prix.

Il est à l’opposé. Face à lui, la porte ; et une dizaine de mètres qui le sépare d’elle. Hors de question de traverser directement et de passer dans les rayons de la lune. Non, il faut rester du coté de l’ombre et se cloîtrer dans la pénombre, ainsi, ils ne le verront pas.

Ils ?

Le patron bien sûr, mais aussi les autres. Tous les autres. Les routards, les employés, et… ceux qui sont cachés, ceux qu’on devine et qui surveillent. Il progresse le long des murs en céramique. Le bleu qu’on voie le jour a fait place à un noir mauvais. Et ce noir se referme sur lui.

Il faut retourner dans la chambre. Vite.

Il a la certitude qu’on l’observe. Il écarquille les yeux mais il n’y a personne. Pourtant, il les sent tous là. Il ne sera à l’abri que dans la chambre, la petite chambre, la chambre fœtale.

Reptation ! Ça rampe dans l’ombre, il en est sûr maintenant ! Comment a-t-il pu être si aveugle ? Ils ont tout fait pour l’attirer hors de la chambre. La chaleur, c’était une ruse, bien sûr, c’est évident ! Mais il a encore le temps de regagner la chambre.

Une mélopée lente s’élève et envahit toute la ville. Elle lui glace les os. L’appel à la prière. C’est eux, bien sûr. Il transpire abondamment, figé, recroquevillé contre le mur. Ils l’ont repéré, ils ont compris leur erreur, et ils appellent à l’aide. Mais, il ne parvient pas à remuer. Une statue, voilà ce qu’il est devenu.  Ils vont arriver. Les appels continuent de plus belle et se répercutent. Il les entend rebondir sur les murs de la Médina.

Tout à coup, il se rue dans la chambre. Il a mille fois l’impression qu’on le voie, que des milliers d’yeux se posent sur lui, que des doigts griffus le frôlent. Il rentre et se jette sur son lit, haletant, en sueur. Il respire avec difficulté, ses poumons le brûlent. Et déjà, les appels semblent s’éloigner de lui. Le danger est mis à distance.

Tant mieux. Il se sent plus tranquille. Et puis, il entend ce petit bruit, une sorte de grattement. Il tourne la tête et constate que sa porte n’est pas fermée et, dans le même temps, son sang se glace, parce qu’il aperçoit cette grande silhouette découpée dans l’encadrement.

C’est elle.

Il a tenté de lui échapper, pendant des semaines. Il l’avait presque oubliée, mais elle l’a retrouvé. Au fond de lui, il se doutait qu’ils finiraient par se recroiser, mais pas si tôt, pas maintenant. Elle est là, face à lui, et ne bouge pas. Elle ne ressemble à personne qu’il connaît, et pourtant il sait parfaitement de qui il s’agit. Elle ne ressemble pas à Céline.

Céline est morte, il l’a tuée un soir de juillet, du coté de Nice. Au dessus de lui, alors que le cadavre était encore dans ses mains, il avait vu la constellation d’Orion, belle et lointaine.

Celle qui est en face de lui fait un pas dans la chambre, puis un autre.

Et il se recroqueville sur son lit, parce qu’il est terrorisé, parce qu’il prend seulement conscience de l’horreur de son acte. Lorsqu’elle s’assoit à ses cotés, elle lui révèle son nom. Mais il le connaissait déjà.

Elle est le Remords.

L’Enfer, son propre Enfer, s’abat sur lui.



Mardi 28 février 2006

Jemma-el-Fna

Cette histoire a une histoire. Ou plutôt plusieurs. Elle date de 2001, tout au moins en partie. Elle correspond à mon premier voyage au Maroc, et au choc culturel que j'ai ressenti. Initialement, c'était un chapitre d'une histoire que j'écrivais (une histoire où un type tombait amoureux de son armoire !). Mais ce voyage du héros n'apportait pas grand chose à l'ensemble, et ralentissait l'action. Alors, c'est devenu une nouvelle indépendante. La fin m'a été suggérée par un copain, José. C'est pour ça que l'histoire lui a été dédiée. J'espère que ça vous plaira.

******

A José

 - Mesdames et messieurs, nous venons d'atterir à l'aéroport de Marrakech...

Ce fut la chaleur qui le surprit, une chaleur sèche et violente. Il plissa les yeux face à ce paysage blanc et plat. Chaque objet, autour de lui, semblait briller que ce soit le métal de l’escalier, les fenêtres de l’aéroport, les hublots ou la carlingue. Les marches résonnaient sous chacun de ses pas. Il suivit la file des touristes de l’avion. La terre succéda au goudron des pistes. C’était une terre rouge brique. Il s’était attendu à un aéroport international ; il arriva dans un hangar. Il y avait peu de monde. Il choisit une des trois files d’attente à la douane. Un simple coup de tampon le séparait de l’aventure. Tout en attendant, il jeta des coups d’œil ici et là et il reconnut quelques voyageurs.

Les portes coulissantes de l’aéroport s’ouvrirent en couinant un peu sur leurs caoutchoucs. Il avait effectué toutes les démarches administratives. Maintenant, il était livré à lui-même. Il s’assit sur son sac et fuma une cigarette. Il était littéralement perdu, le dépaysement était absolu. Il observa l’endroit où pas un souffle de vent ne s’élevait. On lui proposa plusieurs fois un taxi, mais il refusa poliment. Il voulait savourer l’instant et rester encore un peu dans ce sas, dans cet entre-deux mondes. Ses mouvements étaient lents, la chaleur écrasante, le bonheur absolu.

Au bout d’un certain temps, il décida qu’il était temps d’y aller. Il se leva, et comme par magie, un taxi se retrouva devant lui. Il s’engouffra dedans. C’était une vieille Mercedes jaune affichant des centaines de milliers de kilomètres au compteur avec un conducteur sans âge et baratineur au volant.

- Entrez, venez, je vous conduis… Je connais un hôtel… Pas loin… Vous direz… « De la part de Hassan »… Je le connais, c’est un ami… Français ? Vous êtes français ? J’ai des amis en France. A Vienne… Vous connaissez ? Non ?… Froid ! Pas comme ici !

Des sourates du Coran pendaient du rétroviseur. Sur le tableau de bord, le conducteur avait posé de la fourrure synthétique – il devina qu’elle avait dû être rose à l’origine ; elle était, en tout cas, blanc sale à l’heure actuelle . Le pare-brise était étoilé par endroit. Il ne savait où porter son regard tant les lieux semblaient extraordinaires. Partout, des vieillards montés sur des ânes, des femmes voilées portant sur leur tête des branchages, des enfants pieds nus dans la poussière. Leurs yeux se fixaient sur lui, l’occidental pâle qui avait les moyens – de prendre le taxi par exemple.

On lui fit des sourires, édentés ou rayonnants, et des saluts de la main, pleine de terre ou de henné . Il ouvrit son guide de voyage. Des post-it dépassaient, les pages étaient déjà cornées. Il avait noté des adresses qu’il avait soigneusement surlignées au stylo fluorescent. Le taxi ne tarda pas à s’arrêter. Il laissa 100 dirhams au chauffeur avant de se laisser engloutir par la marée humaine montante. Il traversa la place et trouva rapidement le petit restaurant.

« Chez Chégrouni ».

Il s’installa à une terrasse ombragée donnant sur la place. A l’intérieur du restaurant, il faisait déjà bien trop chaud. C’était une gargote sans prétention où il commanda une tajine. Il était encore tôt. Il était pratiquement le seul client à cette heure-ci. Il sortit son carnet de croquis et dessina des musulmans en train de prier. Il était un peu en avance à son rendez-vous. Ali – c’était le nom de l’homme que lui avait indiqué Delphine, à Nice - s’installa à sa table, juste au moment où on le servait. Il commença à manger.

- Alors, tu as fait tous ces kilomètres pour ça, lui dit Ali.

- Pour ça, oui !

- Tu as de l’argent à perdre, mon ami !

- C’est mon problème, Ali !

- Bien sûr, bien sûr… Et je sais aussi que dans toute légende, il y a une part de vérité. Mais la part de vérité est souvent bien mince, mon ami. Et Marrakech est une grande ville…

- Ne t’inquiète pas pour cela, Ali ! Tu as apporté ce dont j’ai besoin ?

Ali sortit de sa besace un sac plastique rayé et le posa sur la table.

- C’est là mon ami, dit-il en tapotant le sac.

Ali se leva ensuite et fit disparaître sous sa djellaba l’enveloppe qu’il lui tendait.

- Bonne chance, mon ami ! Salue bien Delphine de ma part. Que tes souhaits se réalisent ! Inch Allah !

Il se leva de table et s’enfonça dans la vieille ville. Après quelques hésitations, il demanda son chemin à un barbier.

- C’est à droite, tout de suite, lui dit l’homme.

Il obliqua et se glissa dans une ruelle moins fréquentée. Tout à coup, il n’y eut plus personne. Quelques mendiants, un vendeur de pastèques et de figues de barbarie, sur le coin, c’était tout. Il marcha sur une cinquantaine de mètres et parvint devant une enseigne représentant un dromadaire. La porte était ouverte. Il pénétra dans un étroit couloir couvert de céramiques au mur dont les figures géométriques bleues et blanches se croisaient. Sur le bureau, au fond, dormait un gros chat qui tranchait nettement avec ceux aperçus un instant plus tôt dans la rue. Etalé sur le meuble, noir au ventre blanc, celui-ci savourait le confort du lieu. Ses yeux mi-clos surveillaient néanmoins le passage.

- Viens, le gazou. Monte, monte !

La voix venait d’en haut. Un escalier, qui avait été nettoyé depuis peu, se dressait devant lui. Il gravit les marches et se retrouva devant un renfoncement. L’endroit était petit mais confortable. Dans un canapé, au centre de la pièce, un homme d’une quarantaine d’années regardait la télévision qui diffusait une émission de variétés. A terre, il avait posé une bouilloire, une théière et un verre. A gauche du canapé, on voyait une porte – certainement une cuisine, ou un débarras. Elle avait été peinte de façon traditionnelle : sur un fond bordeaux, un peintre avait entrelacé des coupes, des vasques, des lys et des fruits. A droite du canapé, un peu en hauteur, on avait accroché un portrait de Mohammed VI souriant. Près de ce tableau s’ouvrait une fenêtre qui donnait sur la rue. L’homme, corpulent, une djellaba ocre pour tout vêtement, pied nu, s’essuya le front à l’aide d’un grand mouchoir.

- Bienvenue, welcome, mon ami. Tu veux un thé ? Non ? Bon… Je te donne la clé.

Il la lui tendit avant de lui indiquer sa chambre. Pour l’atteindre, il fallait redescendre les escaliers et se diriger vers le patio.  Les chambres étaient disposées autour d’une cour intérieure en rectangle sur trois étages ; ensuite, on accédait à la terrasse. Assis à l’ombre, au bord d’un fauteuil, un jeune Marocain peignait un tabouret. Il entremêlait des lignes, des arabesques et des motifs floraux à l’aide de petits pinceaux. Il leva la tête à son passage et lui adressa un sourire chaleureux avant de reprendre son travail minutieux.

Voilà, c’était là. C’était la chambre n°5. Il introduisit la clé dans la serrure.

Le noir d’une bouteille d’encre de chine. Le contraste avec la lumière extérieure était frappant. Finalement, ses yeux trouvèrent l’interrupteur. L’ampoule qui pendait du plafond s’alluma. L’endroit était d’un dénuement monastique. Au centre de la pièce, un grand lit, qui prenait pratiquement toute la chambre ; à droite du lit, un petit lavabo, surmonté d’un miroir ; en dessous du lavabo, une poubelle ; de l’autre coté du lit, une table de nuit. Les murs étaient écrus et irréguliers. Et, bien sûr, il n’y avait pas de fenêtre.

L’indice qui lui fit tout comprendre. C’était son guide de voyage qui l’avait mis sur la voie. Comme toujours, il avait suivi son intuition. Il sentait qu’il se rapprochait du but. Il se dirigea vers le lavabo et ouvrit le robinet. Une eau marron s’écoula tout d’abord, avant de laisser place à une eau plus claire. Il se rafraîchit un peu.

3 : 52

La pénombre était totale. Il regarda sa montre. Il était encore trop tôt. Il eut envie d’une cigarette, là, tout de suite. Il ne parviendrait plus à dormir de toute façon. Cela faisait plusieurs jours qu’il attendait et l’excitation était à son comble. Pas un souffle d’air ne passait. Tout était figé, immobile. Les draps du lit étaient trempés. Il tendit le bras et se saisit du paquet de cigarettes et de la bouteille d’Evian. Il but longuement. Même si l’eau n’était pas vraiment froide, cela lui fit du bien. Il alluma ensuite sa Marlboro. Ses yeux s’habituaient peu à peu à l’obscurité. Parfois, on entendait un froissement de draps ou un raclement de gorge. Il tentait alors de deviner d’où cela pouvait provenir. Il s’appuya contre le mur espérant capter un peu de fraîcheur. Il comprit qu’il n’en trouverait pas. Contrairement à ce à quoi il s’était attendu, le mur dégageait une insupportable moiteur. En un instant, il fut couvert de sueur. Il se leva et se retrouva dans le patio. C’était là son seul espoir.

Au dessus de lui, il aperçut une lune brillante. Une lumière crue tomba sur sa peau. Il était nu, il avait oublié de se vêtir. Pourtant, il n’éprouva aucune gêne. A cette heure-ci, tout le monde dormait. Il respira un grand coup et marcha lentement, puis il s’installa sur le fauteuil où le jeune peintre s’asseyait toujours. Ce dernier avait laissé sur la table tout son matériel. Il embrassa l’ensemble d’un simple regard. La table était jonchée de pots de couleur et des pinceaux trempaient dedans. Sa première cigarette terminée, il en alluma une seconde, et resta ainsi à la savourer sans bouger. Il aimait cette sensation douce-amère des cigarettes qu’on fume les unes à la suite des autres.

Il avait de quoi voir venir, son paquet était encore plein. De temps à autre, il s’hydratait un peu.

Il se limitait au minimum de gestes possibles et fixa finalement son regard vers le ciel. Il aperçut la constellation d’Orion, belle et lumineuse au dessus de lui. Il songea à aller voir la terrasse mais renonça bien vite à cette idée. C’était trop vaste, trop grand.

Et puis, il était grand temps de regagner la chambre. C’était maintenant l’heure.

Il ferma soigneusement la porte et sortit la lampe à huile de son sac. Elle était superbe. Le cuivre brillait. Il s’assit, face au mur et attendit. Il était prêt.

La mélopée s’éleva et envahit toute la ville. C’était l’appel à la prière qui rebondissait sur les murs de la Médina. Alors, il ferma les yeux, frotta la lampe et murmura une formule.

Un parfum entêtant de musc et d’encens chatouilla ses narines. Il ouvrit les yeux et resta interdit.  Tout avait changé. Il comprit qu’il était dans un palais. L’endroit était immense, digne des Mille et une nuits.  Un peu partout brûlaient de petites bougies. Au centre s’élevaient quatre colonnes de marbre rose qui encadraient, au plafond, une ouverture grillagée. Des rayons tièdes de lune se faufilaient à travers et tombaient sur une petite fontaine située entre les quatre colonnes. L’eau s’écoulait sans bruit. A terre, on pouvait voir de superbes mosaïques bleues autour de la fontaine. Partout ailleurs étaient tendus de moelleux tapis rouges et noirs. Les murs étaient décorés de tentures Orientales et, partout, on avait disposé des coussins brodés avec de l’or et des perles. Le mur nord s’ouvrait sur un balcon en ébène sculpté. Il s’y aventura et aperçut un fleuve sombre et paisible, au pied du palais, ainsi qu’une palmeraie, tout au fond. La nuit était étoilée. Il tourna le dos à ce spectacle et rentra. Il avait, à portée de main, des plateaux d’argent contenant des fruits séchés et une montagne de pâtisseries : des cornes de gazelle, des briouats au miel et aux amandes, des ghoribas aux graines de sésame, des bechkitos ou encore des ktéfas.

Quelque chose attira son regard. Derrière un moucharabieh, il perçut un mouvement. Et une grande femme entièrement voilée de bleu entra. Ses yeux étaient d’un noir de jais. C’était donc vrai. Il avait réussi. Elle s’approcha de lui et lui versa de l’eau parfumée sur les mains. Cela sentait la fleur d’oranger.

- Tu m’as appelé, jeune seigneur ?

Sa voix était suave, veloutée.

- Je suis à tes ordres, jeune seigneur. Demande et j’exécuterai.

Alors, son désir se réveilla. Il avait tellement envie d’elle, depuis tant d’années qu’il l’avait cherchée. Elle était là, maintenant, toute à lui. Il revit tous ses efforts pour la trouver, toutes les fausses pistes qu’il avait suivies. Tout était parti de cette légende orientale entendue dans le désert, cinq ans auparavant, lors de son premier séjour au Maroc.

- Approche.

Elle vint à lui. Il défit le voile qui cachait son visage et fut ébloui par sa beauté. Son visage était la perfection même. Il l’embrassa. Ses lèvres étaient deux friandises délicieuses qu’il avait envie de déguster. Très vite, il l’enlaça de ses deux bras et la mena sur des coussins. Elle se laissa faire. Il sentit, à sa respiration, qu’elle aimait ce qu’il lui faisait. Alors il continua, et bien vite, ses mains se mirent à parcourir son corps. Il caressa sa poitrine, belle et généreuse. Sa peau était d’une douceur exceptionnelle. Au fur et à mesure de leur étreinte, les voiles tombaient un à un. Il embrassa ses seins. Elle gémit de plaisir. La tiédeur de l’air était délicieuse. Ce n’était plus la chaleur écrasante de la chambre n°5. La moiteur érotique de ce lieu intemporel faisait que les corps perlaient de sueur et mélangeaient leurs odeurs. Une brume sembla s’élever. Tout était troublant, étourdissant. Il se noyait dans les senteurs de son cou, qu’il léchait furieusement, et ses mains continuaient à explorer son corps tellement désiré.

Il ôta un nouveau voile, et il parvint à ses jambes si… si…

Velues ?!

Il s’écarta brusquement d’elle et écarquilla les yeux d’horreur. Ce n’était pas possible ! Sa sueur se glaça soudain. Le dernier voile était tombé.

Une fulgurante nausée s’empara de lui et il ne réussit à se calmer qu’à grand peine. Le temps sembla se figer.  Elle ne bougeait plus et se contentait de sourire… Un sourire qui n’avait plus rien de doux. Un sourire moqueur. Il frissonna presque malgré lui. Et lorsqu’elle parla, il ne reconnut plus la voix qui l’avait d’abord enchanté. C’était maintenant une voix très rauque.

- Mon amour, lui dit-elle, tu as l’air surpris. N’avais-tu pas écouté la légende jusqu’au bout ?

Si, pourtant… Il se souvenait bien de cette nuit dans le désert, du sable contre sa peau, et de Moktar, près du feu, qui racontait son histoire… Il l’avait bien entendue pourtant… Et même s’il y avait eu ce délicieux Narghilé qu’ils avaient tous partagé… Il prit alors conscience qu’il s’était peut-être endormi… Un seul instant peut-être… Mais après tout, cela pouvait expliquer cette monstrueuse omission… Il regarda à nouveau le bas de son corps.

En dessous du nombril, il y avait deux grandes pattes au poil dru et marron qui se finissaient, chacune, par un gros ongle noir. Face à lui se trouvait une créature hybride, mi-femme, mi-chamelle.

Elle lui fit un clin d’œil.

- Rassure-toi mon amour, tu t’y habitueras. Nous avons tellement de temps devant nous maintenant.

De dépit, il se saisit d’une datte qu’il mâcha sans conviction tandis qu’elle s’éclipsait en prenant un petit amble sautillant.



Lundi 13 février 2006

Premier jour d'écriture

ça y est. La date butoir. Cet après-midi, direction la médiathèque, un gros cahier sous le bras. Commencement d'écriture. Je reprendrai ce que j'ai écrit, et puis je l'étofferai.

Pour marquer cela, voici une histoire, écrite et réécrite pas mal de fois. J'ai  toujours eu peu de retour de cette histoire, et les retours n'ont jamais été très enthousiastes. Pourtant, moi, je l'aime bien cette histoire. Elle date de mon adolescence. Elle possède assez peu de détails autobiographiques, hormis le gin, un des premiers alcools forts que j'ai goûté (et que je trouve aujourd'hui vraiment infâme), et, bien entendu, la souffrance que peut procurer l'absence (qu'on a tous connu à divers degrés). Le titre, quant à lui, est une référence à la chanson de France Gall ("poupée de cire, poupée de son"). Je ne suis pas un fan (je serais même incapable de fredonner autre chose que le refrain, d'ailleurs), mais j'aimais bien le jeu de mots.

La première version doit dater de 91-92.  

Poupée de gin

Philippe entre dans son appartement. Le même désordre depuis une semaine. Il jette sa veste sur le canapé, parcourt des yeux la pièce sans vie. Les murs sont chargés du parfum d’Anne. Sur la commode, un mot. Il l’a lu. Des dizaines de fois.

Chaleur de juin.

Philippe n’a toujours pas trouvé de travail. Trois mois qu’il cherche. Trois mois d’impasses administratives.

La température dans la pièce lui paraît insupportable. Il transpire abondamment, a envie d’une douche. Ses vêtements, trempés, lui collent à la peau. Il desserre sa cravate, ôte sa chemise, ses chaussettes, son pantalon. Puis il se dirige vers la salle de bain. Son corps tout entier réclame une douche. Il se débarrasse de son caleçon et tourne les robinets. L’eau jaillit d’un seul coup. Elle est fraîche.

Il reste là, sans bouger, des minutes entières et se souvient. Bizarrement, il a du mal à se rappeler les contours du visage d’Anne. Il se rend compte que ses souvenirs s’effacent. Poignées de sable soulevées par le mistral. Tout se disperse. Anne était sa mémoire ; aujourd’hui, il devient amnésique.

Les larmes de Philippe se confondent avec l’eau. Une semaine qu’elle est partie et déjà plus rien n’existe.

Il regagne le salon. La lumière filtre au travers des volets mi-clos. Philippe s’approche de la fenêtre et devine les nuages au-dessus de la ville.

Envie d’une cigarette. La main droite accomplit son geste parfaitement rodé. La première bouffée l’apaise. Puis l’angoisse revient plus forte encore. Ses pupilles sont habituées à la pénombre ambiante. Inutile d’allumer une lumière pour le moment.

Un éclair. Puis la nuit.

A portée de main, il découvre une bouteille de gin. Il ne se rappelle pas l’avoir posée là. Peu importe. Il va chercher un verre, enlève le bouchon de la bouteille et se sert une dose qu’il avale d’une traite. Il grimace un peu puis se sert un autre verre. Le tonnerre gronde. L’orage approche.


Une soudaine baisse de la température le fait frissonner. Il est encore nu. Il se lève, enfile un jean et un pull. La bouteille de gin est vide. Une pluie drue résonne contre les volets. Philippe se sent mieux. Le gin fait son effet. Il est anesthésié. Anne se réduit à une chimère. Il sourit à cette pensée.

La sonnerie. La sonnerie du téléphone s’élève en écho. Il compte, mais ne répond pas. Ce n’est pas Anne de toute façon. Alors quelle importance ? Sept… Huit… Neuf… Dix… Onze… Elle se tait. L’appartement est calme. Puis, le tonnerre secoue l’immeuble tout entier. Les meubles tremblent.

Philippe sent la fatigue le gagner. Il titube jusqu’à la chambre où l’attend un lit défait. Elle avait dormi dedans. Il n’a pas changé les draps depuis. Il se couche. Le sommier gémit sous son poids. Et c’est de nouveau le silence. Ses oreilles bourdonnent. Peu à peu, il sombre dans le sommeil. Profond. La chambre s’illumine. Dehors, la tempête fait rage.


Un frôlement l’éveille. Il ouvre les yeux avec difficulté. Sa bouche lui semble poreuse. Ses papilles sont gonflées d’alcool. Il se dresse à demi et scrute le silence. Le frôlement s’intensifie. Il ressent une présence. Les ténèbres sont habités. Petit à petit, ses pupilles s’habituent à la pénombre et les contours de la chambre deviennent plus nets. Il a envie d’une cigarette. Il en prend une sur la table de nuit. La flamme du briquet l’éblouit. Il doit de nouveau s’habituer au noir. La présence ne se manifeste plus pour le moment. Peut-être la lumière l’a-t-elle éloignée ? Il ne le croit pas. Elle attend simplement. Ils ont tout leur temps. Et certainement celui d’une cigarette.

Le tabac le revigore. Il se sent dégrisé.

Lorsque la cigarette est terminée, il l’écrase dans le cendrier puis chuchote quelques mots.

Elle apparaît dans l’encoignure de la porte. Il la reconnaît aussitôt. C’est elle. Elle est revenue. Elle ne bouge pas encore. Ils s’observent sans prononcer un seul mot. Son parfum envahit la chambre. Il sait que c’est son odeur. Sa mémoire est réactivée. Philippe retrouve ses réflexes, esquisse un geste. Elle consent seulement alors à se déplacer. Lentement. Il constate qu’elle est entièrement nue. Lui a gardé son jean et son pull. Il s’est endormi comme ça tout à l’heure. Il se sent honteux. Honteux d’avoir bu, de s’être endormi ainsi, de s’être négligé… Il aurait tant voulu qu’elle ne voit pas ça. Qu’il ne lui envoie pas en plein visage sa déchéance, ses négligences. Mais, pouvait-il prévoir cet instant ? Pouvait-il savoir qu’elle serait là ? Elle s’arrête. Elle a compris sa gêne, elle a senti son angoisse. Elle le regarde. Il s’apaise. Comme d’habitude, elle parvient à le rassurer. Il avait oublié ce détail.

Elle s’approche à nouveau et s’assoit sur le lit. Philippe tend la main vers elle. Puis il l’enlace de peur qu’elle ne s’échappe à nouveau. Mais non, ça n’est pas son intention. Elle est là pour lui et lui pour elle. Ils vont faire l’amour. Et il est heureux. Comme jamais il ne l’a été auparavant.

A son réveil, Philippe cherche Anne, mais elle n’est pas à ses cotés. L’agitation de la ville se manifeste. Il passe de pièce en pièce mais ne retrouve aucune trace de son passage. Les cadenas de la porte d’entrée sont en place. Les clefs sont nichées dans la serrure, à l’intérieur.

Philippe s’habille sans hâte et se prépare un café. Puis, il prend un peu d’argent qu’il enfourne dans ses poches. Il est huit heures et demie.

Il revient à l’appartement aux alentours de dix heures. Il a marché afin de se dégourdir les jambes. Il a aussi fait des courses. Il pose deux bouteilles de gin sur la table.



Mercredi 7 décembre 2005

Poésie militaire

 

[je sais, c'est très laid de se moquer de son prochain, mais ça détend tellement... Ce texte est un hommage vibrant aux gradés que j'ai pu croiser lors de mon service militaire, voici quelques années]

 

Deux hommes se présentent. L’un est commandant, l’autre est un simple caporal appelé.

Ils se présentent au garde à vous. On entend un hymne militaire. A la fin de celui-ci, ils se mettent au repos.

- Le commandant : (hurlant) Repos !

- Le caporal : (hurlant) Monsieur, oui, monsieur !

- Le commandant : Messieurs, si je vous ai convoqué ce matin, c’est pour vous informer des nouvelles directives de l’Armée.

- Le caporal : (hurlant) Monsieur, oui, monsieur !

- Le commandant : Messieurs… Pardon ? (il tend l’oreille) Oui, et mademoiselle… Je ne vous avais pas remarqué sergent ! Pourtant, j’aurais dû ! … Toujours pas mariée, sergent ? Pas de petit fiancé non plus ? Non ?… Pas d’inquiétude, sergent, chaque douille a sa cartouche ! Le kaki vous va toujours aussi bien sergent ! Il met en valeur vos formes ! Il moule quoi !

- Le caporal : (dubitatif) Il boudine, même.

- Le commandant : Oh ! Caporal, comment vous y allez ! Il engonce…tout au plus…et encore.

- Le caporal : Et bien disons qu’il se montre généreux avec le corps du sergent…

- Le commandant : Comme vous dites ça bien, caporal !

- Le caporal : (rougissant) Oh ! Mon commandant…

- Le commandant : Messieurs (se penchant vers le sergent) et mademoiselle, si je vous ai réuni ce matin, c’est afin de faire avec vous ce premier exercice de poésie (un temps. Il regarde attentivement l’assistance). Oh ! J’en vois déjà que le mot « poésie » amuse. Je vois s’afficher doucement sur vos faciès angéliques des sourires discrets. (il scrute attentivement les visages). On se gausse, on se gondole… (haussant la voix) Non, la poésie ne restera pas l’apanage des gauchistes chevelus homosexuels et mal rasés ! Car, en nous tous vibre un cœur qui bat. Et ce cœur, pour nous, pour vous messieurs… et mademoiselle… c’est la France !

- Le caporal : C’est beau, ce que vous dites mon commandant.

- Le commandant : A partir d’aujourd’hui, nous allons étudier à fond toutes les tactiques poétiques afin de pouvoir répondre en cas d’attaque. Personne n’osera plus se moquer de nous.

- Le caporal : Nous prouverons au monde entier que l’armée est un ensemble harmonieux sensible à la douceur et à la tendresse de l’octosyllabe ! (Prenant soudain un air absorbé. Le commandant s'assoit) Alors, mon commandant, dernière épreuve… Elle est décisive… La question rouge… La question banco envoyée par monsieur Chalois de Brie-Conte-Robert (Il sort une fiche) Queeeestion Poésie… Que suis-je ? Figure ayant pour caractéristique d’opposer deux réalités incompatibles, on m’utilise pour créer de nouvelles réalités. La nuit blanche est une de mes conséquences…

- Le commandant : L’oxymore !

- Le caporal : Et c’est une booonne réponse, bravo ! Merci, et à demain, si vous le voulez bien !

(Les deux personnages redeviennent sérieux. Le commandant se lève.)

- Le commandant : Donc, à partir de demain, manœuvres poétiques, étude et décomptage du pied (ou syllabe), détection de la rime avec lunettes infra-rouge, et récitation en fin de journée. (haussant la voix) Gaaarde à vous ! Reeeepos ! Garde à vous ! (s’adressant au caporal) Toi !

- Le caporal (au garde à vous) : Monsieur, oui, monsieur !

- Le commandant : Tu ne mérites pas de vivre ! Tu seras bouffé par les vers ! Ta misérable existence ne rime à rien ! Tu n’as aucun rythme !

- Le caporal : (hurlant) Monsieur, oui, monsieur !

- Le commandant : (hurlant) C’est quoi un quatrain trou du cul!

- Le caporal : (hurlant en récitant sa leçon) Le quatrain est…

- Le commandant (hurlant) : Plus fort, on entend rien, montre tes couilles !

- Le caporal (reprenant) …une strophe de quatre vers, qu’on trouve beaucoup dans la poésie de forme fixe, monsieur !

- Le commandant (radouci et extrêmement tendre) : Quelqu’un veut-il donner un exemple ?

- Le caporal (levant la main frénétiquement) : moi…moi…moi

- Le commandant (faisant comme s’il n’avait pas vu le caporal) Personne ? Je vais devoir en dire un moi-même ?

-Le caporal (sautillant sur place, le doigt en l’air) Moi, moi, moi, moi, moi…

- Le commandant : (tout surpris) Caporal ? Vous avez un exemple ?

- Le caporal : OUUUUUUUUUIIIIII ?

- Le commandant (fier) : Voyez messieurs… (clin d’œil) et mademoiselle, un exemple de courage et de dévotion. Caporal, la nation toute entière est tournée vers vous.

- Le caporal (tout fier, et légèrement timide): LE BATEAU IVRE, (s’excusant presque et regardant le commandant) c’est le nom… Voici un quatrain… (il inspire et récite avec passion)

"Mais vrai j’ai trop pleuré ! Les aubes sont navrantes.

Toute lune est atroce et tout soleil amer :

L’âcre amour m’a gonflé de torpeur enivrante. 

Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !"

- Le commandant (applaudissant) : Voilà messieurs… et mademoiselle ! Voilà un jeune caporal qui sait s’évader de l’armée… Qui connaît autre chose… Qui s’ouvre sur l’avenir… et… (le caporal lui tire sur la manche) Voilà l’exemple d’un jeune qui montre que l’armée est fine (le caporal insiste), intelligente (le caporal tire de plus en plus sur la manche), cultivée et… (le caporal s’agite)… Quoi ? Qu’y a-t-il caporal ?

- Le caporal (tout fier) : et l’auteur de ce poème est un militaire…

- Le commandant (surpris) : Vous êtes sûr, caporal ?

- Le caporal : Oui, et il a fait la guerre du Vietnam !

- Le commandant : (très gêné tout à coup) Non, vous confondez…

- Le caporal : Non, non. Son nom, c’est Rambo ! Arthur Rambo !

- Le commandant : (Un temps. Il comprend. Navré) : Putain, c’est pas gagné !

NOIR

 



Jeudi 1 décembre 2005

Histoires de répondeurs

[Toujours dans la série des sketchs que j'avais écrit pour mon pote théâtreux. J'aime bien celui-là aussi. Il a un coté humour répétitif /"running gag" qui n'est pas fait pour me déplaire. J'avoue que le comique d'usure est quelque chose auquel j'ai toujours été sensible... Mais j'ai honte... Vous n'imaginez pas combien... ;-) ]

 

Deux personnages sont en scène. Quand l’un téléphone, l’autre est à coté de lui. Il jouera systématiquement le rôle du répondeur vocal.

On peut envisager un jeu de lumière. Lumière sur celui qui téléphone, noir sur celui qui fait le rôle du répondeur.

On alterne les rôles à chaque noir.

 

I/ (Un personnage compose doucement un numéro de téléphone) « (Chants grégoriens) Bienvenue en l’Abbaye Sainte Clotilde. Les confessions se déroulent le mardi et le jeudi entre 14 h00 et 18h00 uniquement sur rendez-vous. Le père supérieur, en chaire en ce moment, n’est pas en mesure de vous répondre. Toutefois, vous pouvez nous laisser un message après la cloche sonore grâce à notre système de messagerie vocale. (Chants grégoriens). Si vous désirez acheter les fameux boudins de notre abbaye préparés spécialement pour vous par Frère Antoine, tapez 1. Si vous désirez laisser un message au père supérieur , tapez 2. Si vous désirez un dialogue avec Le Tout-Puissant, tapez 3. (Après une légère hésitation, le personnage appuie sur une touche. On entend alors de puissantes trompettes). Vous avez demandé le Créateur, ne quittez pas. You’ve asked for God, please hold the line.

Cet appel vous sera facturé (syncopez la voix comme dans les boites vocales) 3/0/0/0/0/0/0/0/ francs la minute » (Le personnage raccroche brutalement)

 

NOIR

 

II/ (Un personnage compose doucement un numéro de téléphone) « (sur une musique classique) SNCF, bonjour. Bienvenu sur notre service audiotel vous permettant de prendre votre billet, sans vous déplacer, en toute tranquillité, en toute sécurité, dans la sérénité, y’a juste à banquer, après c’est tout fait, c’est ça le progrès, les doigts dans le nez.

Si vous désirez consulter des horaires, tapez 1. Si vous désirez des renseignements, tapez 2. Si vous ne désirez rien, raccrochez. (le personnage tape 1 sur son téléphone et prononce le 1 en même temps. Après un instant, une petite musique d’orgue se fait entendre). Vous avez décidé de consulter les horaires. Si vous confirmer votre demande, tapez 1. Si vous désirez retourner au menu principal, tapez 2. (Le personnage, en s’appliquant, tape 1, en le répétant à voix basse. A nouveau, une nouvelle musique joyeuse s’élève). Vous avez confirmé votre demande de consultation des horaires. Cet appel vous sera facturé (voix syncopée) 3/ francs / 6 / 5 la minute. (Une petite musique défile, puis) Vous allez indiquer maintenant votre gare de départ.

(Chaque ville citée doit être prononcée d’un ton différent car on a ajouté le nom de la ville à l’enregistrement initial). Si vous partez d’Ajaccio, tapez 1. Si vous partez d’Antibes tapez 2. Si vous partez d’Alès, tapez 3. Si vous partez d’Amiens, tapez 4. Si vous partez d’Alberville, tapez 5. Si vous partez d’Abbeville, tapez 6… (fin en chuintant).

 

NOIR

 

III/ (Un père gronde son fils).

- Le père : Encore un mot sur ton carnet ! Fais voir ! Alors, « Monsieur, votre fils ne fait aucun effort en … (il hésite) en… glace ? En glace ? Ah ! En classe ! » Ah ! oui ! Je continue ! « Il effet néant »… Il … Quoi ? (il approche le carnet, puis regarde son fils) Néant ? Tu es proche du néant, toi ? (il consulte à nouveau le carnet) Ah ! Non !! « Il est faignant » ! D’accord ! (regardant son fils) Bravo, tu me fais honte ! (regardant le carnet). « De plus… (il hésite)… de plus… son … son… écriture… son écriture est… est… est… ill…ill… illisible ! ». Bon, je téléphone au collège ! tu l’auras cherché ! (Il décroche son téléphone et compose un numéro très long d’au moins 25 chiffres. Cela sonne puis on entend une musique et une voix synthétique).

- La voix : Bonjour, bienvenu sur le téléphone de l’Education Nationale. Vous êtes bien au (changement de voix) collège Baudelaire (changement de voix). Si vous désirez avoir un personnel de l’enseignement, tapez 1. Si vous désirez joindre le secrétariat, tapez 2.

- Le père : Ah ! Tu vas voir, je vais joindre ton professeur ! Tu vas voir ! Une honte, je te le dis ! Une honte ! (Il appuie sur 1)

- La voix : Vous avez demandé la salle des professeurs, ne quittez pas ! Un professeur va bientôt vous répondre. Cet appel vous sera facturé (voix hachurée) 4 francs 70 (voix normale) la minute. (Changement de voix). La référence du professeur qui va prendre votre appel est (voix syncopée) 3/2/3/4/8/8/9/8.

- Le professeur : Salle des professeurs, bonjour.

- Le père : Bonjour, monsieur. Pourrai-je parler à monsieur Marlot ? Je suis le père de Jonathan Filk.

- Le professeur : Désolé, le professeur que vous demandez n’est pas là. Mais, je peux vous mettre en relation avec le service des bulletins scolaires afin de consulter le bulletins de votre enfant.

- Le père : Ah, oui ! Tiens, bonne idée.

- La voix (avec musique) : Service des bulletins, bonjour. Tapez sur votre clavier téléphonique la classe de votre enfant et son code secret, visible dans son dossier.

(Le père exécute la tâche)

Votre enfant est en (voix syncopée) 4 / ème / 5. (changement de voix). Si vous confirmez cet classe,  tapez 1. Si vous vous êtes planté, tapez 2.

(Le père confirme)

Voici les résultats de (changement de voix) Jonathan Filk : (changement de voix) Français (changement de voix, c’est la voix d’un professeur de français) « Un élève peu attentif et bavard. Et qui en plus écrit comme un goret. Et encore ! Ma femme a vécu à la campagne et avait des gorets… Bin, même eux auraient mieux écrit c’est dire ! » (changement de voix) Mathématiques (voix du professeur de mathématiques) Chiant ! (changement de voix). Désirez-vous la suite des matières ? Appuyez sur 1. Sinon, raccrochez. (Le père raccroche et sort de scène)

- Le père (en s’éloignant) Le progrès, ça aide dans l’éducation des enfants, y’a pas à dire !

 

NOIR

 

IV/ (On revoit le personnage du sketch II. Il s’est endormi contre son téléphone. Il ronfle légèrement. La voix mélodieuse débite inlassablement les villes de départ)

- La voix : … Si vous partez de Marseille, tapez 50127. Si vous partez du Mans, tapez 50128. Si vous partez de Montélimar, tapez 50129. (Le personnage commence à s’éveiller). Si vous partez de Montpellier, tapez 50130…

- Le personnage (brusquement) Marseille, elle a dit Marseille ! (s’adressant au téléphone) Tu as dit Marseille ! Je l’ai entendu ! (éclatant de rire) Tu croyais que je craquerai… Que je ne tiendrai pas !!! (Triomphant) Je t’ai eu. Tu as dit Marseille. Je dormais pas ! Hein, même que le numéro, c’est… (baissant le ton)… c’est… (réalisant qu’il n’a pas le numéro. La lèvre inférieure tremble. Il se retient de pleurer) Et bin, on va recommencer, voilà…

 

NOIR

 

V/ (On entend seulement la voix off dans le noir)

- La voix : (après une musique type « Chevauchée des Walkiries ») Vous avez demandé la police, ne quittez pas ! Vous avez demandé la police, ne quittez pas ! Si vous désirez des renseignements sur les carrières dans la police, tapez 1. Si votre voisin fait trop de bruit, tapez 2. Si le chien aboie, tapez 3. Si la caravane passe, tapez 4. Si vous êtes victime d’une agression, tapez 5. (On entend alors le bruit d’une touche enfoncée de nombreuses fois, de façon frénétique. La voix reprend alors). Vous êtes victime d’une agression, ne paniquez pas. Un agent va bientôt vous répondre. (Une musique se fait alors entendre). Veuillez patientez. Cet appel vous sera facturé (voix syncopée) 3 / francs / 56.

(On entend alors une sonnerie de téléphone. Au bout d’un moment, on décroche. La lumière s’allume. On voit un policier au téléphone).

- Le policier : Allô ? Allô ?… Allô ? Commissariat central, j’écoute… Allô ? C’est la police… Vous ne craignez plus rien… Allô ?… (Il raccroche). Encore une blague… C’est fou le nombre de canulars qu’on a eu depuis l’installation du répondeur…

 

NOIR

 

VI/ (On retrouve le personnage du sketch II. Il est très tendu et semble attendre avec anxiété. Ses vêtements sont froissés, il est décoiffé)

La voix off : Si vous partez de Mont-de-Marsan, tapez 50126… Si vous partez de Marseille, tapez 50127…

Le personnage (bondissant) : Voilà. Ça y est ! C’est ça ! (il tape sur son clavier) 5… 0… 1…2…7… valide… Et voilà !

La voix off : Vous partez de Marseille…

Le personnage (haussant la voix) : Oui, oui, oui… OUI, OUI !

La voix off (haussant la voix) : Je peux en placer une, oui ? (Le personnage sursaute. La voix off s’énerve). Deux plombes que je suis au téléphone avec vous. Ça suffit, oui ! (Le personnage se liquéfie puis timidement déclare quelques « allô ? »). Donc, je reprends (toute trace d’énervement disparaît. La voix off reprend son timbre normal). Vous partez de Marseille St Charles. Vous allez maintenant indiquer votre gare d’arrivée. Si vous partez d’Arras, tapez 1… Si vous partez d’Alberville, tapez 2. Si vous partez d’Antibes, tapez 3… (Fin en chuintant. Le personnage a de nouveau la lèvre inférieure qui tremble).

 

NOIR

 

VII/ (La musique des « chiffres et des lettres » s’élève. Deux personnages sont assis l’un à coté de l’autre. Ils sont concentrés et possèdent chacun un bloc de papier et un crayon. Ils restent silencieux pendant le générique).

Personnage A : … Première.

Personnage B : … Troisième.

Personnage A : … Troisième.

Personnage B : … Deuxième.

Personnage A : … Quatrième.

Personnage B : … Première.

Voix off : (avec un fort accent provençal) Les chiffres… Un… Un… Un… Un… Un… et Un… (les personnages notent scrupuleusement chaque chiffre). Le chiffre à trouver : trois millions six cent quatre vingt deux mille cinq cent deux. (Un temps. Une petite musique d’attente se fait entendre. Les personnages A et B essayent mais ont l’air bien embêté. Ils grimacent légèrement, se grattent la tête, s’essuient le front.)

Voix off : Messieurs ?

A et B (ensemble et bien embêtés) : Non, non, on trouve pas là ! On ne voit pas… Tant pis hein, la prochaine fois.

Personnage A : C’est bête, hein, pourtant, comme quoi, chez soi devant la télé, c’est plus facile…

Personnage B (se penchant vers A, en confidence) : Dis donc, ce sketch, là, il n’a pas de rapport direct avec le reste ?

Personnage A : Bin, y’a une voix off quand même… Hein ?

Personnage B : Oui, d’accord, mais il n’y a pas de rapport DIRECT !

Personnage A : En fait non, mais, je savais pas où le placer, alors… Et puis, ils ne s’en rendront pas compte…

Personnage B : Tu crois ?

Personnage A : Certain ! Ils ne verront que du feu ! On enchaîne ?

Personnage B : On enchaîne !

 

NOIR


Lundi 28 novembre 2005

Elections écologiques

[Toujours pour le copain théâtreux, j'avais également écrit ce sketch. J'l'aime bien aussi, alors je vous le livre]

Situation : Nous sommes dans une émission politique. On aperçoit un présentateur et un invité. On entend un générique puis une voix off nous présente le plateau.

- La voix off : Comme chaque dimanche, à dix-neuf heures tapantes, précises, sonnantes et trébuchantes, Philippe Poireau vous présente « Face en direct… pile en différé ».

 

- Philippe : Bonjour à toutes, bonjour à tous, bonjour Gautier.

- Gautier de Saint-Ange : Bonjour Philippe.

- Philippe : Alors Gautier, vous connaissez le principe de notre émission. « Face en direct, pile en différé » c’est (se tournant vers le public) 100% réponses, 0% langue de bois.

- Gautier de Saint-Ange (très souriant) : Absolument, Philippe.

- Philippe : Gautier, faut-il encore vous présenter ? Qui ne vous connaît pas, Gautier de Saint-Ange ? Vous êtes un peu le « Monsieur Progrès » du conseil général. Toujours prêt à aller de l’avant, et toujours proche des gens. Vous ne négligez pourtant pas, malgré vos occupations, votre vie de famille puisque votre épouse est sur le point d’accoucher d’un… quatorzième enfant…

- Gautier de Saint-Ange : Quinzième, Philippe !

- Philippe : Mille pardons. D’un quinzième enfant. Quelle santé !

- Gautier de Saint-Ange : (modeste) Rien d’extraordinaire, Philippe. Des légumes verts et une cure de Ginseng (Regardant le public) Le Ginseng m’apporte santé, vitalité et dynamisme. Une ampoule par jour. Pas d’utilisation prolongée sans avis médical !

- Philippe : Et là, surprise, vous vous présentez à la mairie de Nice.

- Gautier de Saint-Ange : Oui, Philippe, car il faut un homme de poigne de terroir pour guider les niçois.

- Philippe : Alors Gautier, vous appartenez au P.O.U.L.E.

- Gautier de Saint-Ange : Oui, le Parti Original et Utopique Local des Ecologistes. Et je vous rappelle notre slogan : Pour la promotion de l’Homme, et non pas pour l’Homme en promotion !

- Philippe : C’est vachement bien comme slogan !

- Gautier de Saint-Ange : (Modeste) Oh, vous exagérez…

- Philippe (très enthousiaste) Non, non, vraiment, ça sonne bien, c’est frais, net, clair, c’est nouveau…

- Gautier de Saint-Ange : Vous êtes bien bon, Philippe.

- Philippe (très sérieux de nouveau) : Mais, justement, Gautier, vous vous définissez comme écologiste… Alors pourquoi ne vous ralliez-vous pas aux Verts ?

- Gautier de Saint-Ange : (Très vif, s’animant soudain et rejetant en arrière sa mèche) J’attendais cette question ! (Devenant très calme et très doux, comme lorsqu’on explique à un enfant). Et bien, le parti des Verts est un parti dépassé ! Ils rechignent sur le nucléaire, ils pleurent les tourterelles, mais finalement, ont-ils conscience des véritables vérités vraies de la vie ? (Un temps, puis brusquement) Non ! Quetch ! Rien du tout ! Ils n’ont même pas de portail Internet, c’est dire !

- Philippe : Enfin, quand même, les Verts font de bonnes choses…

- Gautier de Saint-Ange : Cette écologie sent le fromage de chèvre et le Patchouli ! Cette écologie n’est là que pour nous culpabiliser lorsqu’on perfore une baleine pour en faire un rouge à lèvres ou lorsqu’on vidange un pétrolier en haute mer. Tout cela a fait son temps…

- Philippe : Et c’est là que vous intervenez…

- Gautier de Saint-Ange : Oui ! (Radieux) L’écologie que je prône est une écologie qui prend en compte la dimension économique. D’ailleurs, avez-vous remarqué comme le mot « écologie » rime avec le mot « économie » ?

- Philippe : … Et avec « Profit » ?

- Gautier de Saint-Ange : « Harmonie »

- Philippe : … « Prix » ?

- Gautier de Saint-Ange : « Nucléaire énergie »

- Philippe : …euh ? …

- Gautier de Saint-Ange : (Très sérieux, à la manière d’un présentateur TV) Il ne vous reste que quelques secondes. Philippe ?

- Philippe : (Fébrile) : Euh… Attendez, je l’ai sur le bout de la langue… Euh… Euh… (Eclatant) « Bernard Tapie » !

- Gautier de Saint-Ange : (Navré) Nooon !!! Là non ! Philippe… Vous me décevez…

- Philippe (baissant la tête) : S’cusez m’sieur, je’l f’rai pus.

- Gautier de Saint-Ange : Allez, canaillou, ça ira pour cette fois ! (il lui pince la joue). Petit coquin, va !

- Philippe : (Sérieux à nouveau) Une nouvelle écologie en somme ?

- Gautier de Saint-Ange : C’est ça ! Vous savez, Philippe, pour moi, l’écologie, c’est lorsque la nature respecte l’Homme. (Très doux et presque inquiétant). L’homme est supérieur à la nature…

- Philippe : (même jeu) Elle doit s’adapter à nous…

- Gautier de Saint-Ange : Elle a bien de la chance, la nature…

- Philippe : Si on voulait… On pourrait l’anéantir…

- Gautier de Saint-Ange : (s’emportant) Juste un bouton à appuyer, hein ! Et plus rien ! Alors, la nature, ras la casquette ! On la tolère ! Qu’elle en soit bien heureuse !

- Philippe : Qu’elle ne vienne pas se plaindre !

- Gautier de Saint-Ange : (S’emportant de plus en plus) Déjà qu’elle vient dans notre pays…

- Philippe : … Et sans papier encore…

- Gautier de Saint-Ange : Oui, tiens oui, justement… (il sort un grand mouchoir et s’éponge tout en respirant fort).

- Philippe : (le consolant) Voilà, tu t’emportes et tu sues… Combien de fois je te le dirais ? (Le député ne dit rien) Combien, de fois ? Et le soir, tu sens le boudin ! (le député baisse la tête) La sueur à plein nez ! Et qui se tape tes chemises ? Qui ? Mmm ? Et rien, pas un mot de remerciement ! Mais je n’en veux pas, va ! (soulagement du député) Je te demande seulement de faire un effort… Arrête de t’emporter… Tes glandes sudoripares ne le supportent plus… Tu sais ce qu’a dit le docteur ? (Le député fait oui de la tête) Tu le sais ? (Le député susurre un oui). Bon, alors on reprend.

- Gautier de Saint-Ange : (très calme) Pour vous faire comprendre mon programme, je vais vous donner un exemple. Les contribuables niçois m’ont permis d’acquérir une petite résidence secondaire. Ce qui est parfaitement normal. On ne peut prétendre être député sans villa secondaire. C’est une sorte de prolongement de l’appartement de fonction.

- Philippe : Tout à fait !

- Gautier de Saint-Ange : J’ouvre une parenthèse : j’ai acquis cette maison pour une bouchée de pain. A peine quelques kilofrancs. Alors, vous voyez, les râleurs peuvent se taire. Leur argent est bien géré !

- Philippe : On ne peut donc pas vous reprocher l’inaction ! Vous entreprenez, vous investissez ! La région bouge !

- Gautier de Saint-Ange : Vous ne croyez pas si bien dire ! Je continue mon exemple. Si j’ai acquis, grâce aux contribuables (que je salue au passage), une maison peu chère, c’est parce qu’il y avait des travaux à effectuer.

- Philippe : Vous avez mis la main à la pâte !

- Gautier de Saint-Ange : Exactement. Les travaux étaient légers : un petit relevé métrique, une creusée et une coulée de fondations, une fabrication de vide sanitaire, une pose de plancher, une élévation de murs, une mise en place de la toiture, un léger aménagement intérieur – cloisons, plomberie, électricité, chauffage, papiers peints, carrelages-.

- Philippe : Le minimum pour habiter.

- Gautier de Saint-Ange : L’essentiel ! Non au superflu ! Le conseil général a engagé pour cela des entreprises de la région. Comme quoi, vous voyez, nous luttons contre le chômage !

- Philippe : Mais concrètement, cela n’a pas été trop cher pour le contribuable ?

- Gautier de Saint-Ange : Trois fois rien ! Nous avons payé les ouvriers au noir ! Des économies, je vous dit !

- Philippe : J’entends bien… Mais, l’écologie là dedans ?

- Gautier de Saint-Ange : (triomphant) Je vous attendais. Et bien j’ai acquis cette maison dans un but écologique !

- Philippe : Ecologique ?

- Gautier de Saint-Ange : Je possède maintenant un grand terrain de plusieurs hectares pour moi seul au bord de la mer. Si je n’étais pas intervenu, on aurait construit 15, 20 lotissements sur ce même endroit. Je contribue donc à ma manière à la sauvegarde du littoral.

- Philippe : Et bien merci Gautier. Demain, nous recevrons Edouard de Barnacier, représentant du D.I.N.D.O.N., la Délégation INternationale Des Opprimés Niçois. Excellente fin de soirée.

NOIR



Dimanche 27 novembre 2005

La fille du passé

 

[Voici un sketch, écrit pour un copain théâtreux, il y a cinq ou six ans. Ce texte est resté lettre morte. C'est con, je l'aimais bien, moi, ce texte. Je viens de retomber dessus. j'ai envie de le partager]

 

Deux personnages sont en scène. Ils dialoguent face au public.

A- C’est quoi, ton type de filles ?

B – Moi, j’ai toujours été attiré par les filles qui portaient des lunettes.

A- (air pleins de sous-entendus) Ah oui ? Les filles à… lunettes…

B- (naïf) Oui, les filles à lunettes… (lyrique) Il y a quelque chose d’à la fois austère et délicat. Un zeste intello aussi… Surtout quand ce sont des petites lunettes rondes. Fines. Le coté étudiante.

A- (fredonnant la chanson de Richard Gotainer) Femmes à lunettes, femmes à luuunnneeettteees…

B- (comprenant) Voilà, voilà, on est repartis dans le facile et dans le grivois…

A- (faussement choqué) Moi ? Moi ? Tu exagères ! Non, non, j’ai rien dit… J’te jure… Comment tu peux me soupçonner ? Après tous ces moments partagés ensemble ? Après toute cette amitié ?

B- (Méfiant) Ouais, n’empêche que j’ai des doutes.

A- (La main sur le cœur) Tu as tort. Vraiment. (d’un air mielleux) Alors, les filles à lunettes…

B- Bin, tu sais, j’en ai connu une qui en avait trois paires.

A- Trois ?

B- Oui, elle s’appelait… Camille… Une brune, pas très grande, très sympa, qui bossait au musée d’Art Moderne…

A- Camille Morin !

B- (très surpris) Tu la connais ?!

A- Je suis sorti avec elle… En 97… (A va commencer à rire en racontant son anecdote, B va l’inciter à continuer, même s’il ne rit pas beaucoup). C’était en Avril… Elle était avec un type super naïf… qui croyait qu’elle bossait tard le soir…

B- (faussement naïf) Ah oui ? En… avril… 97…

A- Oui ! Elle ne t’a pas raconté ? Un type qui écrivait… Fou d’elle. Et pour se marrer, elle lui demandait de lui écrire des poèmes. Ce qu’on a pu rire en les lisant. Et une chaude, cette nana ! Avec toi aussi ?

B- (un peu froid) Non, pas trop avec moi… Elle préférait que je lui écrive des poèmes…

A- (réalisant sa bourde) Ahh !??? Mais… A la réflexion, la poésie c’est bien aussi… (un temps) Non ? Et… C’est vrai tiens, qu’elle avait trois paires de lunettes ! J’avais oublié…

B- (un temps) Ouais, elle en avait toujours trois paires dans son sac, tout au fond. Je me souviens de son sac, d’ailleurs, beaucoup plus que d’elle-même d’ailleurs ! C’était un grand sac fourre-tout.

A- un truc sans forme… Genre vesse de loup géante… D’ailleurs cela avait la même couleur !

B- (riant) Une vraie poche kangourou ! (B s’assoit, A le suit) Les trois paires de lunettes étaient coincées, serrées, entre son rimmel, des tubes de rouges à lèvres

A- Il y avait même des petits échantillons au cas où.

B- Des paquets de mouchoirs.

A- Pas seulement pour son nez, mais aussi pour ceux des autres. Elle était habituée à ce que les autres n’en ai jamais…

B- Un petit agenda…

A-…Un minuscule carnet d’adresse…

B- Un microscopique porte-monnaie…

A- Une boite d’aspirine…

B- Des préservatifs

A et B (ensemble, comme s’il imitaient Camille) – «  parce que, vous, les mecs, vous n’en avez jamais ! »

A- Des crayons…

B- à mine…

A- et à maquillage…

B- pour avoir une belle mine.

A- Et puis... trois paires de lunettes dans son repaire de trésors féminin.

B- Une paire de lunettes roses pour le passé…

A- Une paire de grises pour le présent…

B- Une paire de noires pour le futur.

A- Tu te souviens ? Souvent, elle chaussait ses verres fumés rosâtres et restait ébahie devant son passé…

B- …Quand elle les retirait, elle posait sur son nez ses lunettes grises et se désespérait…

A- (d’une voix geignarde) « Merde, c’était quand même mieux avant »…

(Un temps)

B- Elle était quand même un peu limite, non…

A- Elle n’était pas si bien que ça finalement, cette fille…

B- Tu veux que je te dise, bin, elle passait son temps à conjuguer sa vie au passé…

A- Et elle s’est jamais aperçu que le passé est rarement simple…

B- …et souvent imparfait !

Noir



Vendredi 25 novembre 2005

Ballade avec Romain

Romain, c'est le prénom de mon nouveau personnage. Le roman s'appelle, pour le moment, "Angus et les autres".

L'histoire se passe entre Nice, l'Irlande, et un pays musulman qui ressemblera furieusement au Maroc. Trois lieux auxquels je tiens, pour une demi tonne de raison.

Romain, donc, à un moment donné, ira sur des îles au large de Cannes. Il ira précisément sur St Honorat, une petite île qui regroupe une communauté d'une trentaine de moines. Romain et moi partageons la même passion pour les îles. Tout comme Romain, j'adore prendre le bateau pour traverser des bout de mer. Marie-Galante, du coté de la Guadeloupe, Inishmore en Irlande ou encore les îles de Lesrins sont des endroits pour lesquels on a craqué tous les deux.

[Pour ceux qui auraient râté des épisodes précédents, je remettrai des photos de ces deux dernières îles dont je parle; promis, juré...]

Hier, donc, malgré le vent bien vif, j'ai fait une petite virée du coté de Lesrins. Ballade en solitaire avec comme unique compagnon mon personnage.

ça c'est un coté. On aperçoit, au fond, l'Esterel.

Et voilà l'autre coté. La ballade se fait donc autour de l'île. On peut aussi la traverser de part en part. Hier, parce que c'était la morte saison, on était moins de dix sur cette île. Solitude absolue donc, et partage intime, en face à face avec moi-même.

Promenade douce, avec une sieste à la clef, pas loin de là, uniquement bercé par le ressac.

Des idées fourmillent. Et déjà, il est temps de repartir. Mais, j'ai aimé me mettre dans les pas de Romain. J'espère qu'il a aimé se retrouver dans les miens !

Je suis rentré, vanné, mais plus en forme que lorsque je suis parti. Je remonte tranquillement ma pente. Je ne suis pas mécontent, moi...



Mardi 20 septembre 2005

Le type du coin de la rue

Raymond La Cloche. C'était comme ça qu'on l'appelait. On avait jamais vraiment su comment il s'appelait. Raymond, ça oui, on savait, parce que des fois, quand il avait bu, il le gueulait, son prénom. Et même à pleins poumons. Même que les flics, parfois, l'embarquaient, parce qu'il faisait décidément trop de ramdam dans le quartier en pleine nuit. "J'm'appelle Raymond, qu'y hurlait. Et j'vous emmerde tous !". Et il ne s'écoulait pas trois minutes pour que des lumières s'allument aux fenètres, et qu'on lui balance des seaux d'eau ou des injures.

Le nom, on n'a jamais trop su. Un truc comme Reynotot ou pas loin. Alors, nous, on avait trouvé que La Cloche ça lui irait bien, d'autant que c'en était une, de cloche. Un clochard, je veux dire. Parce que, ça, y'avait pas de doute. Il faisait la manche du matin au soir, pas très loin du square Lafayette. Les gens ne lui donnaient jamais grand chose. Faut dire aussi, il n'y mettait pas trop du sien. Il n'était pas rare qu'il insulte les passants, y compris ceux qui lui refilaient un euro ou deux, alors évidemment, ça refroidissait. L'odeur aussi y était pour beaucoup. Là non plus, à part les douches forcées des flics qui l'embarquaient pour tapage nocturne (fallait les comprendre, les cognes, c'était pas humain, cette odeur, des fois...), il n'était pas un furieux adepte de la flotte.

N'empêche, moi, Raymond, je l'aimais bien. Peut-être parce que moi, j'avais pris le temps, celui de m'arrêter un peu, et de discuter, parce que j'avais rien en particulier à faire un jour. Et qu'après, je n'hésitais jamais (sauf des jours où l'odeur était trop forte, mais finalement, je m'y étais presque habituée) à papoter un peu avec lui.

C'est lui, une fois qui m'a dit si je connaissais le requiem de Mozart. Moi, la musique classique, c'est pas mon truc, c'est plutôt un truc de bourgeois. J'ai pas vraiment relevé. N'empêche qu'il a insisté, et que j'ai répondu que non. Alors, de son sac en lambeaux, tout tâché, il a sorti un walk-man, et il me l'a planté sur les oreilles. La musique a commencé, et il m'a fait signe d'écouter. Il ressemblait, à ce moment, à un chef d'orchestre. J'ai pas osé enlever le casque, alors j'ai écouté, et, oui, finalement, c'était pas mal... Mais le truc, c'est que, tandis que j'écoutais son Mozart, j'ai compris un truc super important.

Quand il gueulait, la nuit, ou quand il engueulait les passants, c'était tout simplement parce qu'il ne pouvait pas écouter son walk-man. Parce qu'il lui fallait des piles et qu'il n'était pas en état d'aller en acheter, ou bien qu'il était trop tard,  ou encore qu'il n'avait pas de fric.

C'était tout con.

On pense souvent que le fric qu'on donne aux clochards file illico dans la vinasse de bas étage. C'est parfois vrai. Mais dans le cas de La Cloche, c'était parce que sa part d'humanité, sa part artistique avait besoin de piles pour continuer à vivre...

Depuis, quand je lui rends visite, j'oublie jamais de lui apporter une boite de piles.



Lundi 19 septembre 2005

Il est toujours joli, le temps passé (tu te souviens ?...)

C'était il y a douze ans, on en avait 22. L'âge des possibles et des probables.

Tu te souviens de ce périple ? New-York, la Nouvelle Orléans, Montréal dans un premier temps, au rythme des Greyhounds. Et puis Montréal - Edmonton, au volant d'une voiture qu'on devait convoyer. Tout ça pour atteindre Vancouver et rendre visite à ton oncle.

Pari fou lancé autour d'une bière, qu'on arrivait tout à coup à atteindre. Tous ces jours de bus et de bagnoles, toutes ces clopes grillées au fond de nos poumons, toutes ces rencontres d'auberges de jeunesse.

Tu te souviens ? On se sentait libres comme jamais, du matin jusqu'au soir, on apréhendait le monde entre nos phalanges.

On avait visité Rénato, à Montréal... Tu te souviens ? Et voilà qu'il nous avait parlé de Peter Gabriel et de son concert. Que c'était fun et grandiose.

Trois mois plus tard, la tournée passait pas loin de chez nous, alors on y avait été. Petit clin d'oeil au Québec qui nous manquait si fort pour tout un tas de raisons.

Tu te souviens comment ça commençait ? Peter Gabriel surgissait du sol dans une cabine téléphonique. Et puis, relié au fil du téléphone, il chantait. "Come on, come talk to me". Beau moment...

Que reste-t-il de tout ça aujourd'hui, à part mes souvenirs ? T'en souviens-tu seulement ? Imagines-tu combien tu me manques, combien ça me manque ? Liras-tu seulement ces mots qui te sont destinés ? Auras-tu le temps ?

Qu'avons-nous fait de ce temps-là, chacun de notre coté ? Est-on devenus tellement sérieux qu'on en oublierait d'être nous-même ?

Te souviens-tu seulement de moi, et de l'amitié que je t'ai porté ?

Devines-tu au moins les parcelles de ma solitude ?



Samedi 17 septembre 2005

Soif... (deuxième partie)

J'ai écrit cette histoire pendant l'été 2003, en pleine canicule. L'idée m'était venue alors que je rapportais un pack d'eau chez moi. J'avais écrit cette histoire en deux nuits, et elle n'a pratiquement pas subi de transformations. C'est assez rare. D'habitude, j'ai besoin d'une certaine quantité de réécriture. J'avais eu le même genre d'expérience avec la nouvelle "Bourgeon d'asphalte" (que j'ai mis sur le blogue le 7 janvier dernier). Le premier jet a été le bon. Comme si l'histoire avait mûri juste le temps qu'il fallait, et que je l'avais cueillie pile au bon moment. Depuis, je n'ai écrit que mon roman, "avis de tempête". Il faudrait que je me remette à la nouvelle. C'est un genre nerveux que j'affectionne beaucoup. En tout cas, voici la fin de celle-ci. J'espère que ça vous plaira. Bonne lecture. ;-)

(suite de la nouvelle... Donc, si vous voulez le début, et que vous ne l'avez pas lu, filez d'ici, et retournez à hier !)

Parfois, au cœur de la nuit, il s’était risqué à sortir.

Dehors, les odeurs étaient insupportables : odeur de cadavres en putréfaction, odeur de nourriture, odeur de mort et de désespoir. Les insectes pullulaient en abondance. On entendait d’ailleurs distinctement leur grouillement. C’était le seul et unique bruit de la ville morte.

 

Une nuit, il s’était rendu à la bibliothèque. Il n’avait rencontré strictement personne. Pourtant, il avait tremblé tout le long.

Il fallait tromper son ennui. Il s’était dit que de la lecture serait agréable.

La bibliothèque avait été saccagée, comme bon nombre de bâtiments publics, mais il était parvenu néanmoins à dénicher quelques livres. Muni de ses trésors, il avait regagné ensuite très vite son appartement.

 

Il fit une autre grande sortie.

Il ne restait qu’une bouteille du deuxième pack.

Un soir, il se risqua à aller au bord de la mer.

Avant, c’était à cinq minutes à pied de chez lui. Il avait juste deux rues à traverser et il y était, face aux embruns et aux rouleaux.

Maintenant, c’était autre chose. La grève s’étendait à perte de vue. Des milliards de galets, poussiéreux, et la mort, encore, sous la forme d’algues sèches et de coquillages calcinés. Au loin, très loin, il lui sembla que l’horizon ondulait un peu, mais on était la nuit, et cela pouvait être une erreur de ses sens.

La mer s’était retirée à jamais.

Il se laissa aller à pleurer.

Tout à coup, il se ficha du danger potentiel de faire du bruit. Il comprit, à cet instant, que tout était sans espoir, et qu’il allait crever, qu’il avait seulement réussi à repousser l’inévitable, mais que c’était joué de toutes façons.

Il resta longtemps, les genoux ramenés tout contre sa tête, à sangloter.

 

Ça devait arriver.

Quarante-deux jours, il avait tenu.

Il avait retardé l’inéluctable mais le glas avait sonné.

La dernière bouteille était vide.

 

Il avait bu sa dernière gorgée le matin même. Déjà la soif faisait son œuvre. Il avait espéré tenir jusqu’au soir, mais il commençait déjà à souffrir, alors qu’on n’était qu’au tout début de l’après-midi. Depuis deux jours, sa radio était allumée en permanence et il avait parcouru de long en large toute la bande FM plusieurs fois. Mais il n’y avait rien.

Plus de son, plus d’attente, plus d’espoir. Seulement la chaleur.

Il s’était mis devant son réfrigérateur maintenu ouvert. Ainsi, il avait moins chaud.

Il avait songé au suicide, mais il n’en avait pas le courage. Oui, il avait encore peur de la mort et de la douleur.

Il espérait ne pas trop avoir mal, il espérait s’endormir, comme ces gens qui s’endorment dans la neige.

 

Il n’avait plus de salive. Il ne pouvait plus rien avaler. Il gardait les yeux fermés presque en permanence. Sa respiration était régulière mais devenait pesante.

L’air qui courait en lui asséchait un peu plus sa gorge.

Ses muqueuses étaient de plus en plus sèches.

Il avait l’impression de se craqueler.

 

Son esprit  n’arrivait plus à penser à autre chose.

Cinq lettres qui s’entrechoquaient et qui rebondissaient contre les parois de son cerveau.

B.O.I.R.E. La respiration devint vraiment difficile. Il haletait comme un chiot. Cinq lettres, BOIRE.

La chaleur était affreuse.

Ses mains avaient gonflé, il ne pouvait plus plier ses doigts. Il ne pouvait plus pleurer non plus. Ses paupières semblaient coller. Il ne lui restait que des spasmes, qu’il ne contrôlait même plus. Il aurait voulut hurler, mais sa voix était réduite à un mince filet rauque.

Sa bouche s’ouvrait et se fermait, c’était insupportable, il étouffait, sa bouche s’ouvrait et se fermait, s’ouvrait et se fermait, s’ouvrait et

 

- Maman !

Le petit garçon est en pleurs. Il dévale les marches de l’escalier en marmonnant quelque chose que lui seul comprend. 

Sa mère est dans la cuisine. Elle ouvre une fenêtre, pour aérer, parce que ça sent le renfermé. Elle aperçoit son mari, près du garage, en train de décharger la voiture. Elle est contente, parce qu’ils ont évité les bouchons des retours de vacances sur l’autoroute en partant un jour plus tôt. Elle entend le petit garçon qui dévale les marches et qui sanglote. Elle fronce les sourcils.

Un petit nuage blanc passe devant le soleil, et la terre s’obscurcit un peu.

Le petit garçon se réfugie contre sa mère.

- Maman, oh, maman.

- qu’y a-t-il mon chéri ?

Elle lui a posé la main dans les cheveux et lui caresse la tête.

Le petit garçon lève les yeux vers elle, de grands yeux marron délavés par les larmes. Il bégaye tellement il est triste.

- Oh, ma…ma…man, viens... viens voir, ma…maman…

Le petit garçon lui prend la main et l’entraîne vers le premier étage, vers sa chambre. Il grimpe les marches, elle le suit.

Lorsqu’elle parvient au seuil de la chambre, elle ne comprend pas tout de suite ce qui a pu tant chagriner son enfant. Elle balaye du regard l’endroit. Tout paraît en ordre. Le lit est fait, les jouets sont bien rangés dans le coffre, le tapis est propre.

- Regarde, ma…ma...maman…

Le petit garçon désigne l’aquarium près de la fenêtre.

- Oh ! Mon chéri !

Sa mère vient de comprendre. L’aquarium est tout sec. Toute l’eau s’est évaporée. Le petit garçon est parti en vacances en oubliant d’éloigner l’aquarium de la fenêtre, et de fermer les volets. La chaleur de l’été a fait le reste. Car les mois de juillet et d’août ont été particulièrement chauds. Au fond de l’aquarium, un poison gît, mort. Ses écailles sont ternes, sa bouche est ouverte, son œil est vide. La mère le regarde, et grimace, tandis que le petit garçon pleure à nouveau contre elle.

Elle aurait horreur de mourir de soif. Elle se demande comment le poisson a vécu cela.

 

 

 



Vendredi 16 septembre 2005

Soif... (première partie)

 

Il revenait à peine du supermarché lorsqu’il apprit la nouvelle.

Il l’apprit par la radio, de la manière la plus anodine qui soit.

Il avait allumé son poste tandis qu’il rangeait ses courses.

L’annonce de la nouvelle l’avait marqué parce qu’il avait fait de grandes courses.

C’était plutôt rare qu’il fasse des pleins, car il ne possédait pas de voiture.

La plupart du temps, il s’alimentait à l’épicerie de son quartier et au marché de la ville.

Occasionnellement, il poussait jusqu’au Petit Casino, lorsqu’il voulait tenir pendant deux ou trois jours consécutifs.

 

Lorsque son ami Thierry était parti en vacances, il lui avait confié sa voiture. Il s’absentait deux mois et préférait que son véhicule tourne un peu pendant ce laps de temps, plutôt que de faire la voiture-ventouse, comme ça se pratiquait beaucoup.

Quand Thierry lui confia ses clefs, il lui suggéra d’en profiter pour se rendre à l’hypermarché situé à une dizaine de kilomètres du centre.

 

Il avait trouvé l’idée séduisante. D ‘autant qu’il n’y était jamais allé. Cela constituait donc la possibilité, en deux heures, de s’approvisionner pour, au moins, deux semaines. Mais il y avait aussi un coté explorateur, voire ethnologique dans tout ça.

Il décida de s’y rendre le vendredi suivant.

 

Lorsqu’il arriva, il fut estomaqué : tout était dans la surenchère.

C’était surdimensionné, surhumain, surnaturel.

Surabondant…

La valse incessante des chariots (les pleins et les vides) l’étourdit.

Tout était démultiplié dans ce labyrinthe moderne aux couleurs flashs et aux promotions multiples.

Il était une boule de billard rebondissant de rayon en rayon.

Petit à petit, son chariot s’emplit et un tas alimentaire se constitua.

Transformé un moment en monarque despotique adoubé grâce à sa carte de crédit, il accumula sans réserve.

Et, ce fut le temps de gagner les caisses.

Il fallut encore payer, sortir, affronter le lourd soleil de juin (transition brutale face à la climatisation bienfaisante du magasin), tout entasser au fond de son coffre, patienter pour sortir du parking et parvenir jusqu’à son domicile.

Mais le trajet, plutôt embouteillé, ne fut, malgré tout, pas trop désagréable.

 

Il se gara en bas de chez lui et déchargea son coffre. Tandis qu’il posait tout dans sa cuisine, il eut ce geste machinal et anodin d’allumer son poste de radio, pour tromper sa solitude.

Il était midi, l’heure des informations.

 

Lorsqu’il entendit l’information qui ouvrait le journal, il ne réalisa pas tout de suite sa teneur.

Il lui fallut quelques secondes pendant lesquelles il rangea une boite de conserve sous l’évier.

Puis, il suspendit ses gestes, posa ce qu’il avait entre les mains, s’essuya le front, trouva qu’il faisait très chaud, et chercha du regard ses packs d’eau.

Il les trouva rapidement.

Il en avait acheté trois.

Vingt-sept litres d’eau.

Ça tombait bien parce que le journaliste annonçait une immense pénurie d’eau dans tout le pays.

Evaporée, disparue…

Il alla alors tourner le robinet de son évier. Rien ne se produisit, sinon un son creux… Le son du vide.

 

C’était donc vrai.

 

Il enfourna ses dernières courses au réfrigérateur, se saisit de son portefeuille et ressortit sur le champ.

Il avait besoin d’autres bouteilles.

 

Quand il arriva dans la rue, il vit le changement radical que la nouvelle avait produit. Tout à coup, les gens se déversaient sur les trottoirs. Grâce à la magie des ondes, tout le monde avait adopté le même comportement. Bien sûr, les journalistes avaient demandé de garder son calme, mais le poison couraient déjà dans les veines de la population.

La panique, larvée pour le moment, commença à gagner du terrain. Les gens ne couraient pas encore, mais on sentait qu’ils étaient plus pressés que d’habitude.

Devant l’épicerie de son quartier, une vingtaine de personnes était déjà là. Elles étaient calmes, jusqu’à ce que l’épicier annonce qu’il venait de vendre la dernière bouteille. La colère s’empara de certain. Mais elle ne dura pas longtemps, parce qu’il fallait aller ailleurs, qu’il était encore temps.

Quelques-uns songèrent tout de même à acheter des seaux ou des cuvettes : pas loin se trouvaient des fontaines.

Lui n’y avait pas pensé tout de suite, et lorsqu’il y pensa, c’était déjà trop tard, il n’y avait plus de récipients en vente, alors il fallut qu’il rentre chez lui en chercher. Ce petit laps de temps fut suffisant pour que la fontaine soit vidée avant qu’il ne l’atteigne.

Le combat était perdu d’avance. Maintenant, c’était chacun pour soi.

On se serait cru dans une fourmilière.

Tous étaient agglutinés autour de la fontaine et plongeait son récipient dans l’eau stagnante qui restait encore, au fond.

On voyait des seaux, des gourdes, des bouteilles de verre ou de plastique, des cruches, des vases…

Des bagarres éclataient, pour des récipients renversés, volés ou brisés.

 

Les voitures ne roulaient plus. D’immenses embouteillages s’étaient créés en quelques minutes. En effet, beaucoup avaient laissé en plan leur véhicule en double, en triple file, au milieu de la chaussée, pour accéder aux fontaines ou aux magasins.

Le réflexe avait là encore gagné la population. Quelques initiatives avaient gagné l’adhésion de la masse.

La ville était paralysée.

Elle n’était plus qu’un concert assourdissant de cris et de klaxons.

Impossible de retourner à l’hypermarché.

 

Il regagna son domicile, la mort dans l’âme, non sans être bousculé une dizaine de fois ; une grosse boule se formait dans son estomac et il avait envie de pleurer.

Une fois chez lui, il alluma la télévision.

Les scènes auxquelles il avait assisté se répétaient, avec plus ou moins de violence, dans tout le pays.

 

Vingt-sept litres, c’est tout ce qu’il avait.

Combien pouvait-il tenir en se rationnant ? quarante, quarante-cinq jours… Et après ?

 

Les choses s’enchaînèrent très vite.

D’abord la ville, puis le pays, commença à migrer près des sources, des lacs et des rivières. Mais, tout s’assécha rapidement, et la situation ne fit qu’empirer. Alors, la population gagna les autres pays. Mais nos voisins connurent, eux aussi, les mêmes difficultés : les nappes phréatiques se tarissaient sans aucune logique.

 

Il avait décidé de rester.

D’abord parce qu’il avait une réserve d’eau, et qu’il n’était pas dans l’urgence. Ensuite parce qu’il lui semblait dangereux de s’aventurer dehors avec sa réserve.

Il ferma donc ses volets dès le premier jour.

Son eau valait de l’or et pouvait attirer les convoitises.

 

Le quartier, puis la ville, se désertifia. Les seuls signes de vie restaient ceux des automates : guichets de banques ou de parking, feux tricolores, panneaux publicitaires changeants…

 

Il ne sortait que la nuit, par précaution.

Le deuxième jour, il avait vu de sa fenêtre, à travers ses persiennes, des agressions d’une rare violence.

Il s’était bien gardé d’intervenir. Il ne fallait pas se signaler.

 

Bizarrement, il y avait toujours de l’électricité.

Son réfrigérateur marchait, c’était déjà ça. Il avait tout de même brisé l’ampoule intérieure, et n’allumait jamais de lampe, pour ne pas trahir sa présence.

De temps en temps, il écoutait la radio tout doucement. Mais plus aucune station n’émettait.

En dix jours, le monde s’était complètement dilapidé.

Le deuxième et le troisième jours, des pillards avaient erré dans son quartier. Certains appartements de son immeuble avaient été visités. Il avait eu très peur, mais sa porte blindée les avait découragés.

 

Les pillages cessèrent.

Hormis l’eau, plus rien n’avait vraiment de valeur. Et, s’agiter donne soif. Ça, c’était pire que tout.

 

Ses premières angoisses surgirent lorsqu’il termina sa sixième bouteille d’eau. Le premier pack était terminé. Il n’en restait plus que deux et il n’avait pas tenu autant qu’il l’avait pensé. Il n’avait tenu que onze jours. A ce rythme-là, il n’arriverait jamais à quarante jours. Et c’était vital de tenir. Il était sûr qu’il fallait tenir. Le gouvernement allait forcément trouver une solution. Tiens, faire fondre le pôle nord par exemple ! Plus longtemps il tiendrait, plus il augmentait ses chances de survie. Oui, ce n’était qu’une question de temps, il en était pleinement convaincu. Tenir, attendre et tenir, voilà ses objectifs.

Il avait encore de quoi manger, et encore de quoi boire. Il n’en fallait pas plus.

 

Il commença alors à calculer le moindre de ses gestes, afin d’éviter de se déshydrater trop vite, d’autant que le thermomètre se refusait à descendre. La température avait même tendance à grimper. Parfois, l’atmosphère de l’appartement lui brûlait la peau de manière tout à fait insupportable.

Au début, d’ailleurs, la température était seulement insupportable le jour, mais restait agréable la nuit. Malheureusement, par une affreuse ironie du sort, les nuits avaient perdu leur fraîcheur pour faire place à une terrible moiteur. Il était nu tout le temps.

Il n’arrivait donc pratiquement plus à dormir.

D’autant que, s’il s’endormait, il se réveillait la gorge en feu et trempé de sueur. Il était alors obligé de boire plus que de raison.

 

(à suivre...)



Mardi 30 août 2005

L'histoire de Fabien

Dès l'âge de cinq ans, Fabien avait décidé d'être cosmonaute ou bien, à défaut, aventurier. Tous les jeux imaginaires de cette époque tournaient autour de ces deux axes. Partant de ce principe, sa chambre était une galaxie profonde, et le couloir, avec son buffet dans lequel on pouvait se cacher, une jungle infestée de bestioles diverses et vénéneuses.

Fabien était plutôt un solitaire, mais il s'en fichait. Son petit monde intérieur était suffisamment riche pour le combler tout à fait.

Combien d'histoires avait-il tissé dans le creux de sa tête ? Des milliers peut-être... Souvent cela tournait au remake de l'histoire de la veille, mais cela lui procurait toujours autant de plaisir.

En grandissant, Fabien avait perdu cette spontanéité qu'il avait, enfant. On l'avait, un peu malgré lui, obligé à grandir et à entrer dans le monde des adultes où la rentabilité était reine.

Il s'était plié bon gré, mal gré, comme il avait pu. Il avait quitté l'école assez jeune et avait réussi à obtenir un contrat d'apprentissage en coiffure du coté de la capitale.

Il avait commencé par balayer les cheveux des clients, et petit à petit, il avait gravi les échelons. A la fin, il avait réussi à devenir un bon coiffeur, et son patron était plutôt content de lui.

C'est à la mort de sa mère que Fabien avait envisagé d'ouvrir son petit salon. Celle-ci lui avait laissé un petit pécule. Pas grand chose, juste de quoi voir venir pendant quelques années. Alors, il avait acheté ce petit local du coté de la rue de la Glacière, dans le XIIIème et l'avait transformé en jolie petite boutique.

Dix ans ont passé. La boutique est toujours là. Fabien aussi. Il a ses clients, ceux qui viennent parce qu'ils lui font confiance (Mme Bianchi, pour sa permanente hebdomadaire, ou Monsieur Blint, l'ancien combattant, par exemple...), et de temps à autre, un ou deux autres, de passage.

Dans l'ensemble, c'est calme... Fabien s'en fiche. Il a de quoi vivre. C'est suffisant.

Et puis, surtout, entre deux clients, il n'hésite jamais à repartir dans sa tête, là où vivent ses univers d'enfants, là où on croise le chemin d'un aventurier à la Indiana Jones et celui d'un astronaute à la conquète de l'espace.

Alors, pendant un moment, les murs du salon s'écartent et laissent place à une imagination enfantine sans borne aucune.



Dimanche 7 août 2005

Un rève d'il y a quelques années

 

Une nuit, en rêve, il sut enfin ce qu’était la Mort.

Ce n’était nullement cet état effrayant qu’on lui avait maintes et maintes fois décrit.

Pas de faux, pas de squelettes, pas de souffrances, pas de cris. Pas d'affreux néant non plus.

Au contraire, la Mort était un paradis personnel constitué de tous nos propres souvenirs.

Une antichambre de notre mémoire en quelque sorte.

Mais cette antichambre se remplissait également avec les souvenirs des autres vivants.

On évoluait dans une mémoire infinie, en perpétuel changement, en complète révolution à chaque instant.

A la fois familière et inconnue, la mort était quelque chose de doux, de rassurant.

C’était une grande aventure, un immense voyage dans un inconscient collectif infini.

Chacun allait donc construire sa vie après la mort.

Il n’y avait plus ce paradis fade et désincarné qu’on lui avait suggéré.

Non.

Maintenant, il savait qu’il y avait une infinité de Paradis.

Et il savait que la moindre parcelle de souvenirs viendrait enrichir cette tour de Babel éternelle qu'il allait retrouver un jour.

 

Quand il se réveilla, le matin, il nota tout ça.



Vendredi 24 juin 2005

Projet inachevé

Dans le prologue de "Fictions", Borgès, auteur absolument génial, développe l'idée suivante :

"Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cents pages une idée que l'on peut très bien exposer en quelques minutes. Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé, un commentaire. (...) [c'est pour cela que] j'ai préféré écrire des notes sur des livres imaginaires"

Dans le même temps, un autre auteur, moins génial que Borgès, prénommé Olivier Lenoir, nous présente son nouvel ouvrage avec un extrait à la clé :

"Narcisse nouveau est arrivé" est l'histoire d'une variation autour du mythe Grec. On découvre, dans l'ouvrage, un personnage, Irvin, complètement égocentrique et mysanthrope. A la suite d'un héritage impromptu, Irvin se retrouve propriétaire d'un immense domaine. Il engage un domestique, qui a pour consigne d'être le plus discret possible et s'isole. Sa vie se partage entre errence solitaire, lecture et écriture. Jusqu'au jour où le surnaturel se manifeste à lui.

Le feu s'était éteint depuis un moment. Ce fut le bruit de la pluie qui réveilla Irvin. Il vit par les grandes fenêtres qu'il avait commencé à pleuvoir. Le ciel était d'un noir d'encre. On distinguait à peine les premiers arbres du jardin. Il avait dû s'assoupir un moment. Il avait faim, aussi décida-t-il d'aller à la cuisine se préparer des sandwichs et se leva.

Un éclair illumina la pièce. Le ciel prit une teinte zinzoline et tout le domaine apparut sous un nouvel angle. Les arbres semblaient tordus - ou plutôt ils étaient animés d'une vie sauvage, et ils prenaient plaisir à prendre des poses diaboliques - les parterres de fleurs paraissaient ensanglantés et la terre elle-même remuait pareille à un énorme boa. D'immondes créatures qui ne ressemblaient à rien de connu - mélange de scorpions et de scolopendres rouges - peuplaient le sol. La vision - l'hallucination ?- dura à peine un instant, mais Irvin, ébloui, garda imprimé dans sa rétine l'étrange paysage durant plusieurs secondes. Un deuxième éclair succéda au premier. Puis un troisième. A chaque fois, le jardin était plus déformé. Les cyprès oscillaient furieusement - Dieu, qu'ils étaient hostiles!- et fouettaient l'air. Images cauchemardesques d'un autre monde. Ballet démoniaque qui s'offrait aux yeux d'Irvin.

             Puis une pensée, une seule, s'imposa à son esprit tandis que la nature se déchaînait. Petite pensée, obscure tout d'abord, qui fit son chemin jusqu'à sa conscience. Minuscule déclic interne qui peut nous plonger dans des abîmes de terreur. Intuition sibylline qui nous fait sentir que quelque chose nous échappe...

Soudain, il comprit. La pluie faisait rage, les éclairs déchiraient le ciel... On était donc au coeur de la tempête. Or, depuis qu'il était à la fenêtre, Irvin n'avait pas entendu une seule fois le tonnerre. Il se rendit alors compte de la lueur bleutée présente dans la pièce et se retourna. L'électricité avait sauté - les plombs avaient probablement grillé. Un brouillard avait envahi la bibliothèque et baignait l'ensemble dans une inquiétante phosphorescence. On apercevait des feux follets - ou quelque chose s'y apparentant - courir le long de la tapisserie. La pluie martelait les carreaux. Et toujours ce calme, ce calme surnaturel.

C'était anormal. Irvin en était maintenant convaincu. Ces terribles images du jardin, ce silence quasi-complet, ces phénomènes surnaturels, cette brume...

Il n'osait plus bouger. A peine s'il respirait. Son pouls résonnait à ses oreilles.

Il y eut une violente lumière. Intense. Aveuglante. Comme si la foudre avait frappé la maison.

Le silence se fit plus lourd, plus épais. Irvin n'entendait plus rien maintenant. Il lui semblait même qu'il flottait. Peut-être s'était-il évanoui. Sensation d'engourdissement. Peut-être rêvait-il. Cela aurait expliqué cet état second qui s'emparait de tout son être.

Pourtant, Irvin s'aperçut qu'il était toujours conscient, toujours debout au milieu de la bibliothèque. Le vent, la pluie, les éclairs, tout avait brusquement cessé. Il avait simplement fermé les yeux.

Un mouvement attira son oeil. Quelqu'un s'extirpait du fauteuil où il était quelques minutes plus tôt.

Une horreur sans nom saisit Irvin. Il étouffa un hurlement. Un instant, il crut avoir sombré dans la folie la plus totale. Toutes ses connaissances, toutes ses croyances en un monde rationnel, cartésien et logique s'effondrèrent.

La personne s'était retournée et se trouvait face à lui. Elle restait interdite. Elle était tout autant effrayée que lui-même.

 

- Qui êtes-vous ? Que faites-vous chez moi ?

Ce fut l'autre qui avait pris la parole. Irvin ne comprenait plus rien. Ce timbre, cette voix, ces attitudes... Il était figé et ne parvenait pas à articuler une seule syllabe. L'autre s'impatienta. Irvin s'aperçut que, tout comme lui, il tremblait légèrement et qu'il manifestait de gros efforts pour garder un semblant de contrôle sur lui-même.

- C'est une blague, ou quoi ? Qui êtes-vous ?

Irvin parvint à se ressaisir un peu et répondit simplement.

- Ce n'est pas drôle, enchaîna l'autre. Vous porteriez le même patronyme que moi ?

- Mon souhait a été exaucé, murmura Irvin. Notre souhait... Je ne suis plus seul maintenant. Je suis avec quelqu'un qui me correspond parfaitement.

Il avait l'impression de se regarder dans un miroir, de découvrir son reflet, de voir un impossible jumeau.

Il avait devant lui son double parfait.

Très vite, ce double, ce jumeau parfait s'avère être le compagnon idéal. Et, très vite, Irvin tombe amoureux de son double. Amour idéal, scandaleux, improbable et défiant toutes les lois de la logique. Si l'amour est partagé, dans un premier temps, il va pourtant tourner au cauchemar. Mais comment faire pour tuer ce qui n'est que nous-même ?

"Narcisse nouveau est arrivé" est paru aux Editions du Manuscrit (www.manuscrit.com)



Jeudi 26 mai 2005

scénario pour un court-métrage en éventuel devenir

 

Scène 1

Le champ

1.1 Plan général. Légère plongée.

Un champ. Le ciel est orageux. De gros nuages sombres se rassemblent à l’horizon. L’atmosphère est électrique. L'herbe ondule. A l’arrière-plan, on aperçoit une tour en ruine.

1.2 Gros plan à plan moyen. Travelling arrière.

Une main. On s’aperçoit qu’il s’agit de celle d’un jeune homme. Il est brun, coupé très court. Une cicatrice au niveau de la tempe. Il traverse le champ.

1.3 Plan général (même que 1.1)

En surimpression s’affiche la tour. Le grain de la pellicule devient épais et granuleux. L’ensemble devient parchemineux. On croirait presque que le ciel se froisse.

1.4 Plan moyen. Caméra face au jeune homme. Travelling arrière.

L'image est redevenue normale. Le jeune homme marche. Il a le regard fixe. Il porte des vêtements usés. Sa marche est lente.

1.5 Caméra fixe. Plan moyen à ensemble.

Le jeune homme est de dos et s’éloigne. Le sillon de l'herbe se referme sur lui.

1.6 Gros plan.

On aperçoit la chaussure du jeune homme. C’est une rangers. Noire. Poussiéreuse.

1.7 Plan général (même que 1.1)

On aperçoit maintenant le jeune homme qui marche. En surimpression, dans le ciel, une bouteille d’encre de chine se renverse. L’encre noire envahit le ciel petit à petit.

 

Scène 2

La tour

2.1 Plan rapproché. Caméra fixe.

Un ancien portillon entrouvert est accroché à un muret de pierre moussues. C’est un portillon en bois. Le bois est vermoulu. L’ensemble est sombre. Nous sommes dans un sous-bois. L’orage gronde toujours mais les nuages ne se décident pas à crever. Le chemin d’un coté et de l’autre du muret est encombré de feuilles mortes. On voit bien que l’ensemble n’est plus entretenu depuis longtemps. Tout est immobile et sans vie.

2.2 Plan général. Trajectoire.

La tour apparaît. On passe de la plongée à la contre-plongée. C’est une tour très ancienne. Une partie est en ruine. Des pierres recouvertes de mousse jonchent le sol. Le grain de la pellicule redevient épais (comme dans 1.3). L’image devient ocre. Des zébrures noires parcourent l’écran, comme si l’ensemble se déchirait. Le ciel est pesant, lourd.

2.3 Plan général.

L’image précédente vire au négatif. Le ciel devient très blanc. La tour s’éclaircit. Tout est laiteux.

2.4 Gros plan.

L'mage redeveint normale. On est face à une porte en bois. Un heurtoir à tête de démon semble garder la porte. Ses yeux luisent très légèrement. Il se tord doucement. Une main s’approche.

2.5 Même image que 2.4

Retour en arrière. On revoit le heurtoir. Les yeux du démon ne brillent pas. La même main se pose sur la porte.

2.6 Même image que 2.4

Retour en arrière. Le heurtoir ne bouge pas. Une main s’approche. Les ongles sont plus longs. La main est plus fine, et exsangue.

2.7 Même image que 2.4

Retour en arrière. le heurtoir a disparu. La main du jeune homme s’approche, se pose sur la porte et pousse.

2.8 Plan moyen.

La caméra est derrière le jeune homme. Il s’approche de la porte de la tour, frissonne légèrement puis avance la main et pousse la porte. L’image s’assombrit et devient granuleuse. Le jeune homme entre dans la tour. La porte se referme.

2.9 Même image que 2.4

La porte se referme. Le démon heurtoir est là et se met à sourire.

 

Scène 3

La spirale

3.1 Intérieur nuit. Plongée.

Au dehors l’orage gronde. Les ténèbres ont tout envahi. On est face au jeune homme qui monte des escaliers. Il les gravit lentement. Peut-être est-il fatigué ? Peut-être est-il malade ? Peut-être a-t-il peur ? Nul ne le sait. En tout cas, il affiche une certaine tension. L’atmosphère de toute la scène 3 sera la même que celle du Nom de la Rose de Jean-Jacques Annaud lorsque frère Guillaume de Baskerville et Adso pénètrent dans la bibliothèque interdite et labyrinthique.

On voit donc des ouvrages, des grimoires partout. Il règne ici une grande tranquillité, mais, en même temps, tout sent la poussière et la mort. Nul ne semble être entré depuis fort longtemps.

3.2 Contre-champ du plan 3.1 Panoramique vertical.

Le jeune homme est en train de gravir les escaliers.

3.3 Gros plan. Plongée.

On est au-dessus du jeune homme. Il lève les yeux vers la caméra.

3.4 Gros plan

La caméra est sur le coté. Le jeune homme lève la tête.

3.5 Panoramique verticale

La caméra se lève et dévoile au dessus du jeune homme un immense escalier en spirale.

3.6 Plan rapproché

Le jeune homme passe près d’une pierre dans le mur. Un visage apparaît en surimpression. C’est celui du jeune homme qui pleure. L’ensemble se recouvre de mousse.

 

Scène 4

La chute

4.1 Plan moyen.

Une ouverture béante est là. Le jeune homme, face caméra, apparaît.

4.2 Plan moyen. Trajectoire horizontale.

Le jeune homme est au sommet de la tour. Il s’approche du bord et regarde.

4.3 Caméra subjective.

La caméra s'avance et regarde par dessus ce qu'il reste des créneaux. en bas, tout en bas, on aperçoit quelqu'un étendu à terre. Zoom avant.

4.4 Gros plan.

On aperçoit le visage du jeune homme. Ses yeux sont ouverts. Son regard est vide. Zoom arrière.

4.5 Plan américain

La caméra se place à coté du jeune homme qui se redresse. Il est de profil par rapport à la caméra. L’orage se déchaîne mais le jeune homme reste complètement sec. Zoom avant en direction de son œil gauche. La caméra commence à tourner sur elle-même. En surimpression, on revoit l’escalier du plan 3.5.

 

Scène 5

L’hôpital

1.1 Intérieur jour. Gros plan à plan moyen

Zoom arrière. On repart du gros plan de l’œil. On découvre le jeune homme appuyé contre un oreiller. Il a le regard fixe. A coté de lui se trouve un autre homme, un peu plus âgé que lui. Il semble lui parler mais le jeune homme n’entend vraisemblablement rien. Nous sommes dans une chambre d’hôpital. La caméra s’arrête à la porte de la chambre. Elle semble hésiter. Puis, zoom avant vers la fenêtre. Un rideau de pluie ruisselle le long des carreaux. Le grain devient épais. Tout s’assombrit. La fenêtre vire alors au négatif. Les gouttes deviennent noires.

 



Samedi 26 mars 2005

Que sont mes amis devenus ?

C'est toujours grâce aux regards des autres qu'on se construit. Se frotter à autrui permet de mettre à l'épreuve ce que l'on sait et ce sur quoi on a des doutes.

Ce que je suis aujourd'hui, j'en suis, bien entendu pleinement responsable. Mais, en même temps, ce que je suis, je le dois aussi à toutes les rencontres et à tous les échanges que j'ai eu.

Certaines personnes, qui m'ont marqué, sont encore à mes cotés. D'autres (la plupart, en définitive), je les ai perdues de vue.

Et tous ces gens se cognent dans ma tête. J'étais au lycée avec certains, à la fac avec d'autres, en voyage avec d'autres encore. Je repense à chacune de ses personnes, uniques, avec qui j'ai partagé des jours, et des nuits. Discussions dans des bus ou dans des gares, dans des pubs, ou dans des bars, échange de bières ou de baisers, éclats de rires, larmes écrasées, moments intenses, ou quotidiens...

Aujourd'hui, il me reste une poignées de photos, une écharpe, un dessin, quelques lettres, une clef...

Ces poussières du passé ne représentent pas bien ce qu'étaient ces personnes. Mais, je n'ai plus que ça.

Parfois, j'imagine une immense soirée, bien à l'américaine, où je recroiserai toutes ces personnes d'un seul coup. ça ferait un peu ancien combattant, mais peu importe. Et je ferais un discours, un peu maladroit, un peu absurde, où je leur dirais combien je pense à elles, et combien elles ont compté pour moi, chacune dans leur genre.

C'est cette idée qui m'a servie, voici quelques années, pour écrire la nouvelle qui suit...

Pour mémoire

Hélène franchit la porte à double battant. Un couloir éclairé l’avait conduite jusque là. Elle émergea en pleine obscurité, s’arrêta et ses yeux mirent plusieurs secondes à s’adapter. Ensuite seulement, Hélène repéra un siège. La salle était au trois quart vide. Tant mieux. Elle alla s’installer ; le film commença directement.

La pièce n’a pas de forme déterminée ; l’endroit est blanc et ne contient que deux meubles, deux canapés de couleur écru. Le vide. Fondu enchaîné. Des gens se déversent dans ce vide, d’un seul coup. Leur visage est flou, leurs vêtements invisibles. La raison de leur présence n’a aucune importance. Ils sont là et c’est tout ce qui compte. Ils passent, vite, et laissent une traînée lumineuse derrière eux. Aucune identification possible. Même si certains donnent une impression de « déjà-vu ». Ce lieu est chaleureux, on s’y sent bien. Tout s’enchaîne avec fluidité.

Hélène aimait ce film, elle se sentait faire corps avec lui. Il lui était presque familier. Le découpage avait la précision d’un scalpel. Rien n’avait été laissé au hasard. L’absence de générique entrait dans cette logique. Qui était le réalisateur déjà ? Un jeune… C’était sa première œuvre. Elle se promit de vérifier son nom sur l’affiche.

On pose sur une table un Chirouble d’une belle année. Il a une robe magnifique. Une femme et un homme sont face à face. Ils sont sur un balcon. Derrière eux on aperçoit une ville. Ce sont les deux personnages principaux. Il lui offre le vin. Gros Plan. Elle se régale et en redemande

Hélène s’enfonça un peu plus dans son fauteuil.

Il fait frais dehors, la brume se lève, alors ils retournent à l’intérieur. Il fait meilleur. On ne voit plus la ville du balcon. Tout est caché. Il n’existe qu’eux.

Hélène préférait les histoires d’amour au cinéma. Peut-être parce que justement « ce n’était pas comme ça dans la vie » ! Combien avait-elle vu de films de ce genre ? Beaucoup. Mais, celui-ci dépassait de loin son film préféré.

La pièce blanche fait place à un autre lieu. Un mobile tourne, tourne. Ses couleurs se reflètent, se répondent. Travelling arrière. On est sur une mezzanine. Au dessous, il y a un bar improvisé. Individualités par dizaines. On échange sur tout, on semble rire pour rien. Cravate desserrée, nœud papillon dénoué, col de chemise déboutonné. Une jeune fille tient ses chaussures à la main. Les plans se succèdent. C’est un vernissage, l’artiste passe entre les groupes et on le félicite. Ses œuvres émeuvent, éveillent l’âme même. Ce sont, d’après l’artiste des créations identitaires.

Elle repensa tout à coup à son prof d’Arts Plastiques, à la fac. Un fou de Kalder qui lui avait fait découvrir l’Art Contemporain. Elle s’en rappelait, car il avait beaucoup compté pour elle. Elle avait fait sa thèse avec lui. Plus tard, il l’avait convaincue de prendre un poste de maître de conférence. Grâce à lui, elle avait enseigné plusieurs années. C’est là qu’elle avait rencontré Tom. Il faisait des études pour devenir botaniste. Elle se sentit triste : rien n’avait vraiment cicatrisé.

C’est un grenier aménagé. Ils ont tous entre 25 et 30 ans. Ils sont au nombre de huit et sont étudiants. A droite et à gauche, s’ouvrent des vasistas. Les murs nord et sud sont lambrissés, ceux de l’est et de l’ouest sont en brique rouge. L’air est tiède. Ils mangent un bœuf bourguignon avant de partir tout à l’heure pour la mer. A 600 kilomètres. Ils ont pris la décision comme ça sans raisons. Juste pour voir, comme disent les joueurs de poker.

Ça avait été une véritable passion entre Tom et Hélène. Et tout s’était bien passé au début. Ils allaient plutôt bien ensemble, et semblaient partager pas mal de choses. Mais c’était au bout de quelques mois seulement qu’elle avait remarqué ses problèmes d’argent. Il avait fini par lui emprunter de l’argent, de plus en plus souvent. Il jouait, beaucoup. Il buvait aussi. Les dettes s’étaient accumulées. Elle avait fini par le quitter au bout de deux ans parce que c’était trop dur. Elle était amoureuse de lui plus que tout mais elle avait peur. Peur de ses humeurs, peur de ses excès de boisson, peur de ses dettes, peur de lui. Il avait perdu sur toute la ligne. Même Arthur, son meilleur ami, avait fini par renoncer. Tom en avait pleuré. Cela s’était passé peu de temps avant la rupture avec Hélène. Elle avait très peu connu Arthur. Elle l’avait juste croisé dans des soirées, une ou deux fois.

Un ciel rouge - orange. Tiédeur. Un ciel de crépuscule. Touffeur. Une forêt tropicale. Moiteur. Les lianes s’emmêlent, s’entremêlent et le long des arbres gigantesques, des insectes rampent, invisibles. La gorge s’assèche, on a soif. On progresse en hésitant toujours.

Arthur avait plu à Hélène. Une soirée chez des amis de Tom. Un dîner. Elle était allée sur le balcon pendant l’apéritif. Elle l’avait vu arriver en retard. C’était dans le jardin. Il l’avait impressionnée avec son smoking blanc et ses doigts d’une grande finesse.

Noir ? Non , pas tout à fait. On distingue quelque chose. Du mouvement, des mains, un souffle. Une peur légère ? Non. Plutôt une excitation. L’ombre passe.

Hélène se sentit perdue. Elle avait dû s’endormir. Elle n’en était pas sûre. Le film tout à coup ne l’intéressait plus, elle avait envie de partir. Pourtant elle ne trouva pas vraiment la force de se lever.

Des portes s’ouvrent, d’autres se ferment. C’est une succession de portes, chacune débouchant sur une autre. Dédale. Perspectives qui changent, définitions qui se construisent, contours évolutifs.

Un homme s’assit à coté d’Hélène. Elle sursauta. Il s’excusa en chuchotant. Elle se tourna vers lui et s’excusa à son tour, de sa réaction parce que c’était stupide de sa part. Alors, il lui dit une chose étrange. Il parla d’une voix douce, comme s’il ne voulait pas la brusquer. Il lui dit que tous les personnages du film avait connu Tom. Que tous avaient compté pour lui, que tous l’avaient perdu de vue.

Elle regarda à nouveau l’écran et vit une salle de cinéma. Au trois quart vide. Des rangées de sièges lui faisaient maintenant face. Au fond, la lumière du projecteur tremblait.

Elle est passé de l’Autre Coté et fait partie intégrante du film. Elle n’a pas de consistance, elle n’en a jamais eu. Elle n’est qu’un souvenir au milieu de centaines d’autres souvenirs égarée dans l’inconscient de Tom.



Mardi 1 février 2005

Un simple champignon

Joachim était au pied de la tour en pierres grises. Il était sept heures du matin. Il leva les yeux. Une légère nausée l’envahit. Trente mètres, c’était haut… Il inspira profondément, poussa la porte et entra. Un escalier montait en spirale. Il n’y avait pas de rambarde. Chaque marche était en bois noir et mesurait quatre-vingt centimètres de large. Des meurtrières déversaient une faible lumière. Il s’avança. La dernière épreuve commençait. Il entama son ascension en prenant bien garde car les marches semblaient glissantes. Une lourde humidité enveloppait l’endroit.

Tous ses sens étaient en alerte. Une terreur sourde naquit dans son ventre. Il regardait droit devant lui. Ni en haut, ni en bas. Il commença à imaginer les mètres qui le séparaient du sol. Combien exactement ? Cinq ? Sept ? Ou peut-être… Dix ? Il s’arrêta, s’appuya contre le mur et ferma les yeux. Non ! Pas maintenant ! Ce n’était pas le moment ! Il fallait combattre son vertige.

Pour tromper son angoisse, il repensa à sa quête.

Il devait, pour obtenir la main d’Hyldegarde, la princesse du royaume, accomplir de nombreuses épreuves. Belle Hyldegarde pour qui il s’était toujours réservé. Il avait patiemment attendu sa majorité sans trahir son serment. Son statut de chevalier lui aurait permis d’obtenir facilement les faveurs d’autres femmes. Mais Joachim était ainsi : Il n’avait qu’une parole. Il était parvenu, au prix de nombreux efforts, à l’épreuve ultime.

Tant de choses accomplies, tant de mois écoulés.

Il avait combattu des Morts-Vivants pour obtenir la fameuse Pierre de Lune. C’était dans les marécages de l’oubli où, à tout moment, il pouvait sombrer dans la plus profonde amnésie. Il avait affronté les succubes, qui tentaient de s’unir à lui dans la forêt aux enchantements. Il avait résisté aux chants des sirènes de Loch - Dieu que leur voix était belle. Et puis, il repensa à l’hydre des Terres Sombres qu’il avait dû tuer. Il avait alors compris qu’il arrivait au seuil de la dernière épreuve, sans doute la plus difficile.

Joachim ouvrit le yeux. Il était parvenu à se calmer. Il resta encore immobile plusieurs minutes. Il devait continuer. C’était trop bête ! Renoncer si près du but ! Il lui suffisait de respirer calmement. Allez !

Il redressa la tête, essuya son front moite et recommença à gravir l’escalier. Un frisson le parcourut. Il avait froid. L’eau ruisselant des murs avait mouillé tous ses habits. Il éternua tellement l’humidité était forte. Il se demanda un instant la provenance de toute cette eau.

Les marches succédaient aux marches. Joachim avançait toujours. Il avait trouvé une méthode simple : avancer à quatre pattes. Ainsi, il avait moins peur.

*****

L’escalier se termina. La dernière marche aboutissait à un mur. Le plafond était à deux mètres de lui. L’épreuve s’achevait-elle donc ? Une petite voix se fit entendre.

- C’est bien, Joachim ! Tu es arrivé à surmonter ta propre peur !

Joachim sursauta et faillit perdre l’équilibre. Qui était là ?

- C’est moi qui te parle, dit la petite voix.

Joachim scruta de près le mur et vit un petit visage végétal : deux petits yeux malins, un nez en trompette, une bouche souriante. Etait-ce un effet de son imagination enfiévrée ? Il avait face à lui une mousse vivante !

- Bienvenu dans mon royaume, dit la mousse. Ici, tu te trouves dans le royaume de la moisissure. Je suis partout. Tu arrives à ton épreuve finale. C’est l’épreuve du hasard. C’est sans doute l’épreuve la moins évidente puisqu’elle ne dépend ni de ta force, ni de ton intelligence. Elle ne dépend que de ta chance. Peu m’importe si ton cœur est pur ou si ton âme est entachée par le vice. La justice est totale ici. Il n’y a qu’une seule et unique loi pour tous. Cette loi, c’est le hasard. Tu trouveras deux champignons près de moi.

Effectivement, au pied de la moisissure poussaient deux champignons. Le premier était bleu turquoise, le second était vert pomme. Ils luisaient tous les deux. Un petit halo blanchâtre les entourait.

-  L’un d’eux est mortel. Il te tuera très rapidement. L’autre, par contre, te rendra solide comme un roc. A toi de choisir le bon champignon. A toi de voir. Quand tu auras choisi, cueille-le et mange-le. Bonne chance !

La petite mousse se tut. Joachim prit la mesure de la difficulté de l’épreuve. Mais, il savait qu’il ne pouvait plus reculer. Vert ?… Bleu ?… Vert ?… Bleu ?… Il tendit la main, cueillit d’un coup sec le champignon bleu et l’approcha de ses lèvres. Du coin de l’œil, il observa la petite mousse, mais celle-ci n’avait aucune réaction particulière. Il ouvrit la bouche et fut étonné du goût dégagé par le champignon. Cela ressemblait un peu à du pudding…

Une violente douleur au ventre arracha un hurlement à Joachim. Jamais il n’avait eu aussi mal. Il entendit juste la petite mousse glousser. Puis il s’évanouit.

*****

Une toile d’araignée semblait avoir été tissée sur son visage. Il battit des paupières. Un brouillard filandreux s’étendait devant ses yeux. Il voulut l’ôter mais il se rendit compte qu’il n’arrivait pas à bouger ses membres. Un petit rire s’éleva. Il reconnut la voix de la petite mousse. Elle s’était posée sur sa figure !

- Tu n’avais pas encore compris que le Roi ne t’aimait guère ? Tes origines ne sont pas assez nobles. Il avait espéré que tu ne finirais pas les épreuves, que tu abandonnerais ou que tu mourrais. Malheureusement pour toi, tu as triomphé. Alors le roi a fait appel à moi.

- Ainsi donc, réussit à articuler Joachim, tu m’as menti. Je n’avais aucune chance…

- Les démons ont beaucoup de défauts, mais ils ne peuvent mentir tout à fait. C’est la loi. Ce sont les humains qui ne savent pas nous écouter !

Joachim se sentait ankylosé. Il avait du mal à bouger. En fait, il n’arrivait pas à bouger du tout. Son corps refusait tout mouvement. Pourtant, il ne se sentait pas faible, bien au contraire. Il se sentait même solide comme un roc

Il était devenu une des pierres de la tour, comme beaucoup d’autres avant lui. Il voulut hurler mais sa bouche n’existait plus. Sa vue se brouillait de seconde en seconde. Il était envahi par la moisissure.

Un clocher dans le lointain sonna. Une immense tristesse s’empara de lui. Et il pleura.

Et ses larmes se mêlèrent aux larmes des autres pierres.



Mardi 18 janvier 2005

L'art moderne à la portée de tous

 

Programme du Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain (M.A.M.A.C.)

Ville de Nice

"Le violent Art"

Du 10 janvier au 15 février 2005

 Le Violent Art (Art Violent) est un mouvement contemporain qui veut dénoncer toutes les formes de totalitarisme disséminées dans le monde. Art de Réaction, il se veut avant tout actif. Aussi, le spectateur devient acteur à part entière et c’est le propre regard de ce dernier qui met en place le message profond de l’oeuvre. Le Violent Art revendique aussi la responsabilisation des individus. C’est le spectateur qui permet à l’oeuvre de prendre corps. Si l’oeuvre se forme, c’est grâce, ou à cause, du spectateur.

Sans le spectateur, tout devient inutile, semble susurrer l’oeuvre.

Le Violent Art (Art Violent) est d'abord conceptuel. C’est un art qui ne peut s’installer dans la durée puisqu’il s’ancre avant tout dans l’actualité. Néanmoins, comme nous le voyons dans certaines oeuvres de Piotr Dechtenovitch, le Violent Art peut dépasser la réalité et s’attaquer à la métaphysique ou à des questions existentielles.

« Une exposition nécessaire, aujourd’hui plus que jamais, qui nous renvoie un regard sur nous-même » Télérama

« Chaque oeuvre est un cri. Chaque artiste un brûlot » Le Monde

« Une beauté et une sensibilité bouleversante » Libération

« Horrible et choquant » Le Figaro

« Il faut investir dans le Violent Art. Les côtes vont monter en flèche » L’expansion

Trois oeuvres fondatrices du mouvement

[Extrait de Violent Art, mécanisme concret de déstructuration volontaire,

par Mickaël Jobowsky et Eléonor Batclive, Gallimard, 1998, pp. 182-185]

Pour comprendre le Violent Art, il faut connaître et comprendre les trois pièces qui ont été à la base de cette (re/ré)création du monde.

Visionnaire génial, Piotr Dechtenovitch défie les lois de l’imagination et franchit l’univers d’un seul trait de crayon. C’est  Enfance, jeunesse, maturité, vieillesse et décrépitude (1995) qui le place à la tête du tout jeune mouvement balbutiant mais plein de promesses. Il montre cette oeuvre à ses amis de Greenwich Village qui s’enthousiasment et décident de fédérer le mouvement.

La pièce se situe comme suit.

Cinq fosses d’environ dix mètres de diamètre sont reliées entre elles par de petits tunnels (ou tuyaux). Les cinq fosses forment un cercle. L’ensemble est surmonté d’une immense plaque de plexiglas. Le spectateur doit marcher sur la plaque. Il surplombe donc les fosses. Chaque fosse contient des êtres humains nus qui évoluent sans but. La première fosse contient des nouveaux nés et de jeunes enfants ; la seconde, des adolescents prostrés ; la troisième, des adultes ; la quatrième, des vieillards ; la cinquième, enfin, des os blanchis.

L’analyse de cette oeuvre est multiple.

Il faut d’abord noter l’importance du cercle qui fédère l’ensemble et qui représente l’unité, mais aussi la planète Terre.

Les cinq cercles symbolisent l’atome. Ainsi l’atome contient en lui-même le germe de l’humanité toute entière.

« L’homme est formé d’atomes qui contiennent des hommes. » dit Dechtenovitch dans son Manifeste pour un art violent (1996)

Mais cette oeuvre est aussi et avant tout une réflexion sur notre humaine condition. Chaque salle est ouverte sur son passé et sur son avenir. Chaque fosse devient alors un maillon de la chaîne de la vie.

Enfin, il faut bien noter la nudité des acteurs. On exprime ici la solitude absolue de l’homme face à lui-même. Le mensonge (représenté par l’apparat) ne peut plus exister. (...)

Joachim Blarow connaît Dechtenovitch depuis de nombreuses années. Il s’enthousiasme plus encore que d’autres sur l’oeuvre de son ami. A son tour, il propose, un an plus tard, la remarquable Braise Pascal (1996). L’innovation vient surtout du fait que c’est lui qui véritablement intègre le spectateur au sein de l’oeuvre. On arrive devant une bibliothèque de plusieurs étages. Les rayons sont pleins d’ouvrages, de différentes tailles et de différentes formes. Une vitre nous arrête à un mètre environ de cette bibliothèque. L’observateur attentif remarque que les livres sont tous des exemplaires des pensées de Pascal. A gauche, près de la vitre, se trouve un bouton rouge. Le spectateur peut appuyer sur le bouton.

S’il décide de le faire, un petit panneau coulisse et une main articulée sort d’un mur pour se diriger très lentement vers la bibliothèque. Elle se saisit doucement d’un exemplaire au hasard. Puis, toujours très lentement, elle pose délicatement l’ouvrage sur une grille, à terre. La main rentre ensuite dans le mur et le panneau coulissant se referme.

Quelques minutes vont s’écouler.

Soudain, un puissant jet de flammes détruit Les pensées et les réduit en cendres. Enfin, un nouveau panneau coulisse et un aspirateur articulé vient faire disparaître toute trace de la crémation.

Dans cette oeuvre, symbole de l’autodafé, le Violent Art prend tout son sens. D’abord, le spectateur est responsable de la destruction. Il est le déclencheur.

« Quand Hitler a détruit des ouvrages sous forme d’autodafé, tous les Allemands qui avaient voté pour lui étaient responsables. Hitler n’a fait qu’exécuter leur souhait. C’est ce que je veux avant tout montrer. Chacun de nos actes a des conséquences. » déclare Blarow.

De plus, ici, la violence est orientée vers un but : la destruction de la pensée (ou des pensées) humaine(s). Mais cette violence est soudaine. On ne s’y attend pas. Au début, même, on nous rassure. Tout est lenteur, quiétude et harmonie. L’horreur n’en sera que plus grande. (...)

Ruby Desmond est bouleversée par le Braise Pascal de Blarow qu’elle voit pour la première fois au Museum Of Modern Art (M.O.M.A) en 1997. Elle renonce à travailler à l’usine de poulets en batterie de son père et se lance dans l’aventure du Violent Art (Art Violent).

Elle mettra deux ans à réaliser son triptyque intitulé Chickens. On y notera de fortes similitudes avec l’oeuvre de Blarow.

Dans les trois pièces (Chicken fire / Chicken crush / Chicken wind), le contraste entre calme et violence, ou entre lenteur et rapidité est affirmé et revendiqué. Dans les trois pièces, c’est le spectateur qui déclenche l’oeuvre.

Dans Chicken fire (1997), Ruby Desmond a repris le Braise Pascal de Blarow mais a remplacé les livres par des poules vivantes. Une main articulée en saisi une et la pose sur une grille où quelques grains de maïs ont été déposés préalablement. La poule picore durant quelques minutes avant d’être carbonisée. (...) Chicken crush (1998) et Chicken wind (1999) vont plus loin. Dans le premier, une poule vivante est projetée contre une paroi blanche. La deuxième oeuvre fait passer une poule au travers d’une sorte de ventilateur géant. Mais l’essentiel n’est pas là. Desmond a l’idée fabuleuse de placer une immense toile blanche dans ses oeuvres. Ainsi, les poules sont envoyées directement dessus dans Chicken crush et les projections du ventilateur s’échouent sur celle-ci dans Chicken wind.

La toile devient donc unique. L’oeuvre se constitue avec le spectateur.

« Chaque homme, chaque femme est un artiste, a confié Desmond au New-York Times en 1999. Je ne fais que créer les conditions pour que cet art se révèle au monde. »



Vendredi 7 janvier 2005

Bourgeon d'asphalte

" They are driven by a strange desire.

Unseen by the human eye.

The carnival is over.”

Dead can dance

Le ciel est couleur de plomb. De plomb. Tout comme son moral.

Il est onze heures et elle est épuisée. Pourtant elle est incapable de s’endormir à nouveau. C’est le bruit de la rue qui l’a réveillée.

Elle ne se lève pas tout de suite.

A quoi bon ?

A quoi toute cette comédie rime-t-elle ?

C’est la question qu’elle se pose tous les matins.

Le néon de la salle de bain s’allume en grésillant. Un clignotement succède à l’autre. Enfin la lumière blafarde se stabilise et aseptise tout.

Elle est cernée, usée. Cela ne peut plus durer, et pourtant cela dure. Toujours, inlassablement, le cauchemar est réglé. Mécanique impeccablement huilée, horreur parfaitement rodée.

La pendule de la cuisine marque 11h10.

Il n’y a rien à faire, ou alors des choses quotidiennes, de la vie quotidienne, des choses simples auxquelles se raccrocher, pour ne pas sombrer, pour toujours avoir pied.

Faire couler un café, nettoyer sa tasse, prendre une douche.

Oui, se laver toujours. Soucis d’hygiène à fleur de peau.

L’eau, c’est le seul contact qu’elle supporte sans avoir envie de hurler.

Feu tricolore qui passe à l’orange, puis au rouge, pour personne en particulier, parce qu’il n’y a personne ! Non pas qu’il soit tôt, ou même qu’on soit en pleine nuit. Parce que là, on comprendrait.

La ville est gorgée de ces automates obéissants.

Ces choses font le travail pour lequel elles ont été conçues. Ni plus, ni moins. Pas de zèle, pas de grève.

Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept.

Sans s’arrêter.

Encore et toujours.

Les affiches des abris-bus s’enroulent et se déroulent, les panneaux d’informations de la ville cliquètent, les enseignes s’allument.

Elle a réussi à manger aujourd’hui, sans vomir.

Aujourd’hui, le monde a l’air solide, il ne s’enfuit pas sous elle, il ne se dérobe pas, elle le sent.

Elle sourit un peu mais ce sourire est rapiécé. Elle l’utilise tellement ce sourire.

Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? Y a-t-il encore la moindre spontanéité dans ses gestes ? Sait-elle encore s’extasier ?

Mais elle ne se pose plus ces questions qui lui font trop mal. Elle préfère les oublier, les enfoncer loin en elle, et puis les enfermer dans un coin de son inconscient, loin, très loin d’elle. Tout comme sa vie d’avant.

Car il y a eu un avant.

Ça aussi, elle préfère l’enfouir.

Surtout, ne pas y songer, pour survivre.

Le sommeil la gagne, mais elle ne veut pas dormir. Les jours sont si courts, si courts. S’endormir, c’est accepter de se réveiller à un moment donné.

Dans le hublot de la machine automatique tourne le linge. Il reste cette seule machine. Toutes les autres sont arrêtées. Leur hublot baille. Il n’y aura aucun nouveau client. La laverie va bientôt fermer. Déjà la lumière tombe. Le ciel est bleu sombre. Dans la rue, les gens rentrent. Certains avec leurs courses, d’autres avec leurs soucis.

Tous pensent au repas du soir, à l’amant qu’on rejoint, à la femme qu’on aime.

Dans la laverie, il n’y a personne.

Seule cette machine tourne encore. La mousse cogne et dégouline sur la vitre.

En gros, sur la devanture, sont inscrits les prix et les horaires.

9h-20h.

La laverie va bientôt fermer.

Elle a fini par s’endormir.

L’alcool a réussi à l’assoupir.

Elle ouvre les yeux et c’est déjà la nuit. Il est encore tôt, elle a encore le temps.

Pourtant, déjà, elle sent une boule se former dans son ventre.

Elle essaye de ne pas y penser.

Sans rien demander, à la seconde près, l’impulsion électrique part d’une des puces au cœur du système. En une fraction d’instant, l’ordre se propage de circuit en circuit. L’impulsion se divise et court le long des câbles souterrains. Divisions en millions, subdivision infinies. L’impulsion se répand à la vitesse d’une idée.

Un seul domino entraîne dans sa chute des milliers de ses frères.

Dans un coin de la ville, un lampadaire endormi s’éveille. Il en a reçu l’ordre comme tous ses semblables.

Un bourdonnement s’ensuit. Le lampadaire s’étire un peu, s’ébroue.

L’ampoule passe ainsi du mauve au blanc. Elle met quelques minutes. On croirait qu’elle hésite, mais non. En fait, elle prend son temps avant d’enfiler sa robe nocturne.

Encore une heure.

Dans une heure elle ira - enfin, bon, elle n’est pas à une minute près - elle ira à son rendez-vous.

Une fois de plus, elle tente de se donner des raisons objectives pour y aller.

Une fois de plus, elle se ment.

Elle est devenue experte pour se mentir. Ses mensonges sont devenus des vérités auxquelles elle croit presque.

Mais, finalement, on se ment tous à un moment ou à un autre, elle ne fait pas exception.

Mensonge.

Ment-songe.

Rêve d’une vie meilleure qu’elle n’aura jamais. Mirage après lequel elle ne court plus.

Pourquoi se battre ?

Tout est tracé, tout est écrit, c’est comme ça.

D’ailleurs, a-t-elle jamais goûté au bonheur ? Peut-elle souffrir de quelque chose qu’elle n’a jamais connu, qu’elle n’a jamais entrevu ? Même pas effleuré…

Pourtant, au fond d’elle-même, elle l’imagine ce bonheur.

Pas comme un de ces trucs dégoulinant de guimauve sirupeuse qu’elle voit dans les magazines qu’elle feuillette parfois chez le libraire.

Non.

Un truc simple.

Un oiseau qui chante, la sensation de l’herbe sur la peau, une fourmi qui court sur une main, l’odeur de la marée, un chocolat chaud quand il fait froid dehors, un feu de cheminée, une couverture en laine jeté sur les épaules, le vent dans les ajoncs.

Il était devenu commercial un peu par hasard après avoir pas mal galéré. Mais, finalement, ce boulot lui allait plutôt bien. Il vivait sa vie comme un road-movie. Un soir ici, le lendemain, là-bas. De temps à autre, il regagnait la Charente-Maritime dont il était originaire. Et il en profitait pour aller voir sa mère à l’hôpital. Il était le seul à le faire. Ses deux frères trouvaient toujours des excuses pour ne pas y aller. Lorsqu’elle le voyait, elle le reconnaissait. La plupart du temps. Mais, parfois, elle le prenait pour son mari, décédé il y avait un peu plus de deux ans, ou pour l’un de ses frères. Alors, il lui disait que non, qu’il s’appelait Alain, et qu’elle allait s’en souvenir, qu’il était l’un de ses trois enfants.

Ce soir, il était à l’hôtel Ibis.

Regarder la télévision ne lui disait rien. Non, il avait envie de sortir un peu.

Il enfila un manteau et s’empara des clefs de la Ford noire.

La boule est là, au creux de son estomac, comme chaque soir.

Elle a peur, comme chaque soir.

Mais elle reste.

Comme chaque soir.

La Ford noire s’arrête à sa hauteur. Elle affiche son faux sourire et s’approche. La vitre électrique se baisse dans un soupir.

Tout est factice.

Les mots sont les mêmes, toujours.

Pas de discussions, jamais.

Elle ne veut pas savoir qui il est. D’ailleurs, s’intéresse-t-il à ce qu’elle est ? A ce qu’elle veut vraiment ?

Il lui parle pourtant. Elle hoche la tête, de façon automatique, elle n’écoute pas.

Ne pas humaniser ce rapport, surtout pas. Sinon, cela deviendrait insupportable.

Elle pense alors qu’elle n’est qu’une fonction.

Une impulsion est partie, un ordre a été donné.

Le moteur est coupé. Elle sait ce qu’elle doit faire, elle connaît son rôle par cœur.

Et la scène est au fond d’une ruelle sombre.



Mercredi 5 janvier 2005

Paradis personnel

Une nuit, en rêve, il sut enfin ce qu’était la mort. Ce n’était nullement cet endroit effrayant qu’on lui avait maintes et maintes fois décrit. Pas de faux, pas de squelettes, pas de souffrances, pas de cris.

Au contraire, un paradis personnel constitué de tous ses propres souvenirs. Une antichambre de sa mémoire en quelque sorte.

Mais cette antichambre se remplissait également avec les souvenirs des autres vivants. C’était donc une mémoire infinie, en perpétuelle changement, en complète révolution à chaque instant.

A la fois familière et inconnue, la mort devenait quelque chose de doux puisque c’était palpable. Et puis, c’était aussi une grande aventure, un voyage dans un inconscient collectif infini.

Chacun allait donc construire sa vie après la mort.

Il n’y avait plus ce paradis fade et désincarné qu’on lui avait suggéré. Non. Maintenant, il savait qu’il y avait une infinité de Paradis.

Et il savait que la moindre parcelle de souvenirs venait enrichir cette Tour de Babel éternelle.



Vendredi 17 décembre 2004

"La porte" (deuxième partie)

Lundi 16 février

Mickaël Diego et Philippe Maisonoble, deux de mes élèves de 3ème, ont disparu.

Cela fait une semaine maintenant. Lundi et mardi dernier, je les ai marqués absents. Le lendemain, j’ai eu un mot de l’administration, me signalant une erreur de ma part : les deux élèves n’étaient pas inscrits sur les listes. Je suis passé à l’administration et j’ai dû me rendre à l’évidence. Il n’y avait aucun dossier scolaire sur ces deux élèves. J’ai interpellé, dans la cour, Jonathan Proudly, qui était toujours aux cotés de Diego. Mais Jonathan a eu l’air surpris. Il m’a fait répéter le nom, s’est excusé et m’a dit que cela ne lui disait rien. Mais il y a pire. Dans mon carnet de notes, il n’y a aucune trace de ces élèves. On passe, sans sauter de lignes et sans aucune rature, de Chialva à Eldomton et de Mason à Mendolf.

Et c’est bien mon écriture ; il n’y a aucun doute là-dessus.

Mercredi 18 février

Une sombre idée m’est venue, à propos de l’autre nuit, quand j’ai eu ma crise de somnambulisme. J’avais pensé, vu que j’étais devant la porte bleue, que j’allais entrer, que j’allais en franchir le seuil. Mais…

Et si ma crise de somnambulisme n’avait pas duré, comme je l’ai d’abord supposé, quelques minutes, c’est-à-dire le temps de me rendre de mon lit à la porte. Et si j’étais parti plusieurs heures…

Et si, en définitive, j’étais revenu de cet au-delà…

Jeudi 19 février

Je me suis réveillé à 18h00 en sursaut. Je suis tout habillé. Je ne comprends pas. Je me suis couché à 22h30 hier soir… J’aurais dormi presque vingt heures ?! Comment expliquer alors ce nouveau paquet de copies de 4ème dans ma sacoche ?

Vendredi 20 février

Un élève est venu me voir… Il m’a présenté son devoir qu’il n’avait pas pu me rendre hier au moment où je les ramassais. Il avait un étrange sourire.

Dimanche 22 février

J’ai vu clair dans leur jeu. J’ai compris. J’ai vraiment été stupide ! Comment ai-je pu être aussi aveugle ? Ils sont ligués contre moi. C’est logique et cela explique toutes les tracasseries dont je suis victime. Ils me détestent depuis le premier jour pour une obscure raison. Et plutôt que de me le dire, ils préfèrent me détruire. Comme ils l’ont fait pour mon collègue. Mais je ne me laisserai pas faire. Non ! D’ailleurs, ils doivent croire que je n’ai pas percé à jour leur petit jeu pervers. Laissons-les croire cela.

Nuit du dimanche 22 au lundi 23 février

Il est trois heures du matin. J’écris pour me rappeler que je ne rêve pas. La pluie tombe toujours. Je me suis réveillé brusquement. Comme j’avais soif, je suis allé boire un peu de jus d’orange dans la cuisine. La fenêtre de cette pièce tombe directement sur la cour du lycée. La lumière du réfrigérateur m’a ébloui un bref instant. Et mon regard est tombé sur la cour de récréation.

Deux individus étaient là.

Ils étaient l’un à coté de l’autre, ne bougeaient pas. Il fallait appeler les gendarmes. Je me suis saisis du téléphone. Ma persistance rétinienne a peu à peu cessé et j’ai pu alors apercevoir les contours de leur visage.

Mickaël Diego et Philippe Maisonoble !

Que faisaient-ils là ? J’ai arrêté mon geste et j’ai reposé le combiné. Ils regardaient ici, j’en suis certain. Ils me surveillaient. Je sais que cela paraît dément, mais c’est ainsi. Et ils ne se dissimulaient même pas. Puis, sans que rien ne l’annoncent, ils m’ont tourné le dos et se sont dirigés vers le bâtiment principal. Leur pas était lourd et traînant, comme s’ils avaient du mal à marcher. Maisonoble avait même l’air de boiter. Ils ont disparu sous le préau.

Il faut que je les arrête, que je sache une fois pour toute !

Lundi 23 février

Je viens de me lever. Ça a recommencé. Ces amnésies aussi étranges que terrifiantes. La nuit dernière, après avoir refermé mon journal, je me suis précipité dehors, non sans avoir enfilé un manteau et des chaussures. J’avais aussi pris une lampe torche. Une fois dehors, j’ai commencé à chercher Diego et Maisonoble. Arrivé à l’endroit où ils étaient quelques minutes auparavant, j’ai constaté qu’il y avait une longue traînée de boue. Ils avaient laissé des traces ! J’ai donc suivi sans difficultés leur piste. Je suis arrivé devant la porte bleue. Une puanteur de corps en décomposition m’a saisi à la gorge. Les traces de boue s’arrêtaient là. J’ai relevé la tête.

La porte bleue était ouverte et ils étaient là à m’observer ! Ils m’attendaient !

Ensuite, je ne sais plus. Mon réveil a sonné et c’était le matin. J’avais encore mon manteau trempé et mes chaussures étaient pleines de boue. Mon Dieu, que s’est-il passé ?

Lundi 23 février, midi

Un autre élève a disparu ! De la même manière que Diego et Maisonoble ! Il n’y a plus aucune trace de lui. Ni dossier, ni note. Rien. Son nom semble s’être purement effacé de mon cahier de notes. Comment cela est-il possible ? Il faut que je parte. Il faut que je m’enfuis. Je partirai cette nuit. C’est décidé.

Lundi 23 février, 23h30

L’élève disparu ! Il est là ! Il surveille ma fenêtre ! Sa tête a un angle étrange, comme s’il avait un terrible torticolis. Ils sont trois maintenant.

Il a rejoint Diego et Maisonoble. Cela fait une heure qu’ils sont là, sans bouger, à m’épier sous la pluie battante. J’ai éteint toutes les lumières. Ainsi, ils croient que je dors. Mais je les observe, et je consigne tout ceci par écrit. Car je ne suis pas fou ! Oh, non ! Bien au contraire ! A chaque éclair, je vois leur visage. Ils sont livides, presque exsangue. Leur regard est fixe. Je suis sûr qu’ils savaient que je voulais partir. C’est pour cela qu’ils sont là. Pour m’en empêcher ! Mais ils n’y arriveront pas ! Parce que je vais passer par derrière, par les garages.

Ils ne m’auront pas. Vous ne m’aurez pas !

Mercredi 25 février, 22h00

Je viens de me réveiller. J’ai pris une douche. Je n’arrive pas à le croire, mais j’ai dormi deux jours. Je suis courbatu, comme si j’avais fait de violents efforts. Une odeur me poursuit, une odeur de chairs mortes dont je ne suis pas arrivé à me débarrasser. Et il y a toujours cette boue, un peu partout sur mes vêtements. J’ai mal à la tête… Je me sens nauséeux et

Elle m’appelle ! C’est elle ! La porte bleue m’appelle ! Elle me veut. Il ne faut pas. Je ne dois pas. Je ne dois pas. Je ne

Ouest-France, vendredi 27 février

HORREUR AU LYCEE ISIDORE DUCASSE

On a découvert ce matin, dans un placard à balais le corps d’Alexandre Primot, un jeune professeur de mathématiques, en remplacement depuis peu, qui semble s’être ouvert les veines dans la nuit du mercredi 25 juin.

« Je passais par hasard lorsque j’ai vu du sang qui coulait sous la porte bleue du placard, nous confie le proviseur. C’est un drame épouvantable ! »

Une enquête a été ouverte par la Gendarmerie. Le suicide d’Alexandre Primot ne semble pas être remis en question ; on s’interroge par contre sur la présence, près du cadavre, de plusieurs effets personnels ayant appartenus à Mickaël Diego, à Philippe Maisonoble et à Pierre Cassini, élèves portés disparus à ce jour.



Jeudi 16 décembre 2004

"La porte" (première partie)

Lundi 12 janvier

Je suis arrivé à L… Je remplace un collègue parti en congé maladie jusqu’à la fin de l’année. Mon moral est au plus bas. Rien n’a marché comme prévu. Agathe m’a finalement quitté ; cette histoire m’a laminé. J’ai passé cinq années à me battre pour rien. Je suis à bout. Je suis confiné dans un hôtel qui me dégoûte et mes meubles sont stockés chez mes parents. Je doute pouvoir trouver le moindre appartement à louer dans ce village. Tout est plat et vide. Les terres, aux alentours, semblent stériles. Les murs de chaque maison sont lépreux et la cloche de l’église a le son d’un glas. On se croirait dans le pire village de l’ère communiste.

Et cette pluie qui n’en finit pas.

J’ai envie de pleurer.

Mardi 13 janvier

J’ai accueilli mes classes aujourd’hui. Les élèves sont gentils et bien élevés. Sans que je leur ai demandé quoi que ce soit, ils se sont rangés par deux. Puis ils ont gravi l’escalier dans le plus grand silence. L’entrée en classe s’est faite calmement. Ensuite, j’ai fait mon cours pendant une heure sans aucune interruption. Pas la moindre discipline à faire auprès des élèves. Ils ont tous fait leur travail sans se plaindre et sans me poser la moindre question. J’ai aussi rencontré le proviseur. Il mène son établissement d’une main de maître. C’est un homme sévère et strict, avec lui-même comme avec les autres. Il m’a proposé un logement de fonction en attendant de trouver quelque chose. J’ai tout de suite accepté. Tout plutôt que cette horrible chambre d’hôtel avec ses papiers peints jaunis à rayures.

Mardi 20 janvier

Le logement de fonction est simple et rustique, mais au moins, j’ai le sentiment d’avoir un chez-moi. C’est un modeste deux pièces situé au dessus de l’intendance.

Mes cours se passent plutôt bien. Le calme de mes élèves m’impressionnent. Ils ont l’air tellement matures. Peut-être me testent-ils ? Par prudence, je ne vais pas relâcher mon attention. Il ne semble pourtant pas y avoir la moindre tentative de franchir une quelconque limite. Cela dit, j’ai remarqué que la même ambiance habitait les lieux en général. Les élèves ne hurlent jamais (y compris dans la cour !), pas plus d’ailleurs que mes collègues, qui, soit dit en passant m’adressent à peine la parole. Hier, j’ai déambulé dans les couloirs (j’avais une pause entre deux heures de cours). A part quelques murmures pratiquement indistincts qui émanaient d’une salle ou d’une autre, je n’ai entendu que mes propres pas.

Jeudi 22 janvier

Le collègue que je remplace a quitté le lycée pour dépression nerveuse. Il se faisait chahuter par toutes ses classes. C’est une secrétaire qui me l’a confié. Comment cela est-il possible ? J’ai peine à le croire en voyant mes classes… Peut-être qu’ils ont réalisé ce qu’ils ont fait ? Ou peut-être que le proviseur est intervenu avant mon arrivée ? Je reste perplexe.

Vendredi 23 janvier

Deux semaines se sont écoulées. J’aimerais pouvoir écrire que je n’ai rien vu passer, mais c’est faux. Je me sens seul, affreusement seul. Mes collègues viennent en salle des professeurs pour en repartir aussitôt ; c’est tout juste si on me dit bonjour. Et ce n’est pas du coté des élèves que je peux espérer avoir la moindre compensation. Ils sont calmes, désespérément calmes. J’ai parfois envie de hurler afin de les faire réagir. Mais parfois j’ai le sentiment qu’ils ne s’en apercevraient même pas.

J’ai donné ce matin à une classe deux exercices. J’étais assis à mon bureau et je revoyais le cours que j’avais prévu pour l’heure suivante. Au bout d’un moment, un bruit m’a fait relever la tête. Je me suis retrouvé face aux élèves qui me regardaient fixement, pratiquement sans sourciller. Ils avaient terminé et m’attendaient. J’ai cru à une mauvaise blague de leur part et j’ai immédiatement donné un exercice supplémentaire. Ils l’ont accepté sans rechigner. Je les ai bien observés tout en circulant dans les rangs.

J’ai alors constaté qu’ils allaient tous au même rythme !

Heureusement, la fin de l’heure est arrivée et j’ai pu les libérer. Je n’aurais pas tenu une heure de plus. Ils ont tous rangé leurs affaires, se sont tous levés et sont sortis, sans un mot. Ils baignent dans une immense uniformité. Même attention, même regard, même attitude. Comme s’il n’y avait qu’une seule et même intelligence qui les gouvernait.

Comme s’ils ne faisaient qu’un.

Je me rends bien compte de l’absurdité de ma remarque, mais, pourtant, je peux difficilement expliquer cela autrement.

Dimanche 25 janvier

Il pleut toujours. Deux semaines que ça dure. De longs rideaux de pluie. Samedi, le proviseur m’a fait parvenir une télévision. J’ai vraiment apprécié. Même si je n’ai pas trouvé de prise d’antenne et que l’image est neigeuse, c’est toujours ça. Sinon, j’ai voulu me promener un peu au village. Malgré la pluie persistante, je me suis dit que cela me ferait du bien.

J’ai eu tort.

Il y avait de violentes bourrasques de vent. Très vite, j’ai été trempé. J’ai cherché un magasin ou un bar pour m’abriter, mais tout était fermé. Je me suis cru dans un vieux film d’épouvante. Le village était désert. Tous les habitants étaient calfeutrés chez eux. Au bout d’une demi-heure, j’ai fini par renoncer et je suis rentré au lycée. Antoine, un agent de service m’attendait. Il avait un poste de télévision dans les bras et ne bougeait pas. Il n’a réagi que lorsque je me suis adressé à lui. Il a secoué la tête et, sans un mot, m’a suivi à l’intérieur, a posé le poste et est reparti. Heureusement que j’ai apporté des livres avec moi. Et puis le fait d’écrire dans ce journal me soulage un peu.

Mardi 3 février

Il m’est arrivé quelque chose.

Je me rendais à la salle des professeurs. C’était juste après la récréation de 10 heures. J’allais emprunter les escaliers menant au premier étage lorsque mon regard a été attiré par cette porte bleue, à ma droite. Elle était entrouverte. Je n’avais jamais remarqué cette porte. Certainement parce que, jusqu’à présent, elle était toujours restée close. J’ai eu envie de voir ce qu’il y avait derrière. C’était idiot, je le sais. J’avais la même curiosité qu’un gosse. C’était plus fort que moi.

Il y avait une odeur tiède et suffocante. Tout était sombre. Je me suis immédiatement arrêté, et j’ai attendu patiemment que mes yeux s’habituent à la pénombre. Petit à petit, les contours de l’escalier se sont dessinés. Un immense escalier. Les marches étaient massives et ne ressemblaient en rien aux marches du bâtiment. Chacune d’elle semblait faire entre quarante et quarante-cinq centimètres. Elles étaient inégales et grossièrement taillées. Puis, plus bas, les marches s’effaçaient au profit des ténèbres. Il n’y avait pas d’interrupteur. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela, mais j’ai refermé la porte. Je me suis retrouvé dans le noir absolu. Ensuite, et cela m’a presque épouvanté, j’ai commencé à descendre d’un pas parfaitement assuré.

Et je ne me souviens de rien d’autre.

Ce que je sais c’est que je me suis retrouvé allongé sur mon lit et qu’il était dix-huit heures. Le plus troublant, c’est que j’ai trouvé sur mon bureau les copies d’un contrôle.

Ce contrôle devait être fait aujourd’hui de 14 heures à 15 heures !

Jeudi 5 février

Suis-je en train de devenir fou ? Un collègue est venu me voir aujourd’hui pour m’offrir un café. J’ai été assez surpris car je ne me rappelais pas connaître ce collègue. Il était sûr de lui, m’a serré la main et m’a affirmé que je pouvais compter sur lui dorénavant, tout en me décochant un clin d’œil. En fait, il m’offrait un café car je lui en avais offert un deux jours avant, à la récréation de 15 heures. Je n’ai pas osé lui dire que je n’avais aucun souvenir de cet événement. Je n’ai rien dit et nous avons ri de concert.

Mais au fond de moi, j’ai peur.

Dimanche 8 février

Cette nuit, je me suis réveillé devant la porte bleue. J’ai cru que j’allais hurler de terreur. C’est la première fois que j’ai une crise de somnambulisme. Il devait être très tard, le ciel était noir d’encre et la bruine avait trempé mon pyjama. Je devais donc être dehors depuis un sacré bout de temps. J’étais seul. Le silence était lourd de menaces. J’ai ouvert les yeux parce que j’avais froid. Et là, face à moi, au lieu du plafond blanc de ma chambre, j’ai vu le bleu sombre de cette porte.

Elle était ouverte.

J’étais pieds nus, couvert de boue et je tremblais. Je suis rentré en courant. Arrivé chez moi, j’ai filé prendre une douche. L’eau brûlante a remis mes idées en place. Et puis le savon m’a piqué violemment les pieds. J’ai alors découvert de nombreuses entailles autour de ma cheville et sur mes orteils, comme si j’avais traversé un champ de ronces… Et toute cette boue… Ou avais-je pu traîner ? Je suis allé me coucher. J’ai fait des rêves étranges et poisseux dont je ne garde qu’un lointain souvenir ; un souvenir de choses hideuses qui frôlent mon visage.

(à suivre...)



Lundi 6 décembre 2004

Une nouvelle

Pendant mon armée, j'ai eu l'idée de cette histoire. Je l'ai écrite un ou deux ans après.

J'en ai rediscuté récemment avec un pote descendu à la maison. ça m'a donné envie de mettre cette nouvelle sur mon blogue.

ANIMAL ARME

à Christophe et Mickaël

Libération, 12 juillet 1998

Séville : Un taureau bien terne face à l’habit de lumière

Hier, à Séville, même si le soleil était au rendez-vous, une ombre est venue noircir le tableau : un taureau a refusé de combattre.

Pépé, comme le surnomme son éleveur, est une superbe bête de combat en pleine santé. Lorsque le taureau est entré dans l’arène, il a semblé scruter la foule et s’est ensuite assis. On a eu beau tenter de l’énerver, rien n’y a fait. Pépé, une fois assis, a refusé de bouger. Il a finalement fallu l’évacuer en le tractant à l’aide d’un véhicule. On compte lui faire des analyses de sang. A ce jour, le taureau, toujours en vie, refuse toute alimentation.

Nice-Matin, 5 août 1998

Où est passée la cigale ?

Les forêts méditerranéennes sont réputées pour les stridulations de ces charmants petits insectes. La Fontaine, lui-même, disait qu’elles chantaient tout l’été. Depuis deux jours, la Provence toute entière s’interroge. Si les cigales restent présentes, elles ne chantent plus ! Des chercheurs du C.N.R.S. ont été dépêchés pour tenter d’élucider ce mystère.

Le Monde, 12 octobre 1998

La chasse à courre prise de cours

Interruption de la traditionnelle chasse à courre à Compiègne. Fin septembre, après un départ des plus classiques, un renard a mené les chasseurs dans une clairière. Il s’est alors arrêté et a fixé ses poursuivants. Les chiens, lancés à sa poursuite, l’ont entouré puis se sont couchés à ses cotés. Le renard a, bien entendu, été abattu. Les chiens de chasse ont été ramenés au chenil en camion, car ils refusaient de quitter la clairière par leurs propres moyens. On a noté de leur part une passivité totale depuis cet événement. Les chiens se sont tous, sans exception, laissés mourir de faim.

Le Figaro, 15 octobre 1998

Un surprenant silence

L’économie du petit village de Locmariaquer, dans le golfe du Morbihan, a connu un petit revers. En effet, hier, Monsieur Georges Pillot, propriétaire de l’usine locale de poulets en batterie, a été appelé d’urgence par son contremaître. Depuis le matin, les gallinacés restaient prostrés dans leur cage respective. «Il y avait un silence glacial dans l’usine, témoigne un des douze employés. Jamais je n’ai vu cela ! ». La ponte d’œufs était totalement interrompue. Les poulets ont été tués prématurément, emballées, et apprêtés à la vente pour les supermarchés des alentours.

Le Monde, 18 octobre 1998

Australie : 52 kangourous tués

Hier, l’Australie a été le théâtre de chasses sanglantes. Un hélicoptère de la police a arrêté sept braconniers qui massacraient allègrement un petit troupeau de marsupiaux. «Ce qui m’a particulièrement frappé, déclare le capitaine O’Connan, chef de la police locale, c’est que les bêtes se laissaient abattre. Il n’y avait aucun signe d’affolement ou de panique dans leur attitude. Logiquement, le premier coup de fusil aurait du tous les faire fuir. Or, à notre arrivée, les kangourous ne bronchaient pas. Ils n’étaient même pas gênés par les cadavres de leurs congénères. On avait l’impression que nous n’existions même pas. »

Le guide du routard, Etats-Unis, côte Est et Sud, (1998-1999)

New - York, le nord-est, page 162.

Symbole de la plus extrême pauvreté urbaine, le Bronx renfermait pourtant l’un des plus grands zoos du monde avec des animaux rares et un jardin botanique juste à coté. Le zoo est malheureusement fermé à ce jour. Au cours de l’année 1997, environ 80 % de la faune a cessé tout mouvement et s’est laissée mourir de faim. La direction a lancé une grande collecte pour renouveler l’ensemble du parc. Une lettre ouverte a même été adressée au président qui a, en réponse, débloqué une aide. La réouverture du zoo serait prévue pour février 2000. Téléphone pour informations : 367-1010.

La Voix du Nord, 23 novembre 1998

Nausicaa en deuil

A Boulogne-sur-Mer, on est fier de ce parc aquatique qui a toujours ravi petits et grands. Les aquariums restent des modèles dans le genre. Ils nous permettent d’admirer une beauté sous-marine qui, sinon, resterait inaccessible et cachée à nos yeux. Pourtant, hier, on a eu à déplorer la mort d’un requin blanc, de deux requins tigre, de quatre tortues des Galápagos, et de 180 petits poissons tropicaux. Une acidité particulière de l’eau pourrait être responsable du décès de ces créatures aquatiques. Une enquête a été ouverte.

Libération, 8 décembre 1998

Extinction d’une espèce : « C’est assez » disent les baleines

Les baleines sont depuis longtemps classées en voie de disparition. Depuis hier, des spécialistes considèrent que l’espèce est éteinte. On a en effet retrouvé, sur plusieurs plages de la côte Est des Etats-Unis des cadavres de baleines par centaines. Ce n’est apparemment pas à cause d’une quelconque pollution chimique que les mammifères se sont échoués sur les côtes. Ils semblaient en parfaite santé, selon les biologistes dépêchés d’urgence sur place. Plusieurs autopsies ont d’ores et déjà été commencées. On attend les conclusions de l’enquête.

Les échos, 9 décembre 1998

Solidarité totale

A l’appel unanime des mouvements écologistes de la planète, de gigantesques chaînes humaines ont été constituées en signe de deuil le long des côtes atlantiques dans la nuit de mardi à mercredi. Plus de vingt-cinq millions de personnes dans le monde ont participé à ces rassemblements. Chaque personne avait amené une bougie. «De la lune, on verra notre peine » a déclaré une jeune américaine. Les rassemblements les plus importants se situaient de Boston à Washington (USA), de Valencia à Cumanà (Vénézuela) et de Rio de Janeiro à Sào Paulo (Brésil). En France, la chaîne s’est constituée en Bretagne et a rassemblé plus de 600000 personnes.

Télérama, semaine du 12 au 18 décembre 1998

(page 5, courrier des lecteurs)

(…) Merci à Arte qui n’hésite pas à bousculer ses programmes et, suite à l’affreux accident survenu aux baleines, à consacrer une superbe soirée Théma sur ce sujet. Qualité et émotion étaient encore une fois au rendez-vous. (…) 

Libération, 13 décembre 1998

Mort des baleines :

Les experts ne se mouillent pas; l’enquête patauge

Suite à la mort de centaines de baleines sur la côte Est des Etats-Unis, une armée de biologistes, de chercheurs et de scientifiques avait été dépêchée sur place (voir Libération du 8 décembre). L’émotion est immense dans le monde entier. Des populations entières se sont mises en deuil. On a pu assister à d’immenses rassemblements dans le monde pour commémorer ce triste événement. Pour l’instant, l’enquête piétine. On devrait tout de même, d’ici quelques jours, en savoir plus.

Le Figaro, 13 décembre 1998

La mort des baleines aux Etats-Unis.

L’avis du professeur Borges.

Le professeur Michel Borges est le spécialiste français de la vie des océans. Il était un ami proche du commandant Cousteau, a effectué diverses expéditions avec l’organisation Greenpeace et travaille actuellement en étroite collaboration avec le ministère de l’environnement. La nouvelle de l’échouage de baleines sur les côtes américaines l’a profondément affecté. Il a bien voulu néanmoins recevoir Anne Sola notre journaliste.

Anne Sola : Professeur, peut-on qualifier de drame écologique ce qui vient de se passer ?

Michel Borges : Cela va bien au delà ! C’est un véritable désastre ! Les baleines ont toujours fait partie de l’univers océanographique et ont bercé notre imaginaire. Aujourd’hui, on se rend compte qu’elles sont reléguées au rang de souvenirs, d’images contenues sur Encarta ou dans les dictionnaires. Les générations futures n’auront plus la chance de connaître ce mammifère majestueux.

A.S. : Pensez-vous que la pollution ou les chasseurs de baleines soient en cause ?

M.B. : L’enquête en cours répondra certainement à cette question. Pour ma part, je ne pense pas que la chasse soit liée directement à cette horreur. Les cadavres n’étaient pas mutilés. On n’a constaté aucune trace de blessure. Or, un harpon occasionne forcément des lésions. Et puis, de là à tuer une espèce entière… Je ne peux pas croire que des êtres humains aient pu faire cela. Sans compter qu’il aurait fallu déployer des moyens énormes. En arme bien sûr, mais aussi en transport. Car une bonne moitié des cadavres était originaire de l’océan Pacifique. Enfin, la finalité est tout de même discutable. Car, qu’on le veuille ou non, l’industrie baleinière est aujourd’hui morte. Des milliers d’êtres humains vont se retrouver au chômage.

A.S. : Et la thèse de la pollution ?

M.B. : Elle est plus plausible mais relativement improbable. D’abord parce que l’épiderme des cétacés ne comportait pas la moindre séquelle (irruptions cutanées, plaques, boutons, brûlures…) Or, c’est déjà à ce niveau qu’on peut détecter une pollution. De plus, si la pollution est responsable de la mort de ces baleines, comment expliquer que l’on n’ait pas trouvé d’autres espèces animales touchées ?

A.S. : Vous disiez, tout à l’heure, que la chasse n’était pas « liée directement à cette horreur ». Qu’entendez-vous par «directement » ? Pensez-vous qu’il y ait tout de même une dose de responsabilité chez les chasseurs ?

M.B. : La pollution et la chasse ont un dénominateur commun : l’homme. Et je ne serai pas surpris que l’humanité soit indirectement responsable de tout cela.

A.S. : C’est-à-dire ?

M.B. : Tout cela semble trop calculé ! Je veux dire la mort d’une espèce comme celle-ci ! Honnêtement, aurions-nous été aussi choqué si les cafards avaient disparu de la surface du globe ? Non ! La baleine est un symbole ! Quoi de plus spectaculaire que la destruction d’un symbole ? L’esprit humain est frappé à coup sur ! Si on voulait nous délivrer un message, on ne s’y prendrait pas autrement !

Dépêche de l’Agence France-Presse, 15 décembre 1998

Premières conclusions de l’enquête

Les experts scientifiques ont rendu leurs conclusions cette nuit. Les autopsies ont confirmé le fait que les animaux ne souffraient d’aucun désordre physiologique.

Elles n’ont pas révélé de lésion interne particulière.

L’hypothèse d’une mort naturelle est à écarter puisqu’on a retrouvé de nombreux baleineaux de moins de deux ans.

C’est avec une extrême prudence que les experts scientifiques ont conclu à un suicide collectif. L’enquête reste néanmoins ouverte.



Samedi 4 décembre 2004

Promenade d’une étoile filante

Elle semblait bien pressée la demoiselle. Ou alors elle avait la tête ailleurs. Faut dire, le walkman, ça aide pas !

Elle filait tout droit sur son Vespa dans le dédale des rues. C’était l’été, et elle avait enfilé pour l’occasion une robe bleue.

On se retournait sur son passage. On aimait sa jolie frimousse bronzée encadrée par des cheveux bruns et courts. Mais très vite, on voyait la gravité de son visage. Elle semblait avoir des préoccupations qui allaient au-delà de son âge, comme ces enfants qui ont un air d’adulte parce qu’ils ont traversé des épreuves difficiles. Un décès ? Une dispute ? Un échec ?

Persistance rétinienne. Voilà l’effet qu’elle produisait. Elle entrait dans la catégorie de ces gens qu’on ne croise qu’une fois mais qu’on n’oublie pas, pas plus que ces petits détails superflus qui marquent et jalonnent notre vie. Dès qu’on la voyait, elle marquait notre imaginaire. Pourtant elle ne le soupçonnait même pas. Peut-on vraiment mesurer l’impact qu’on a sur les autres ?

Une chose était sûre en tout cas. Si on se retournait sur son passage, c’était parce qu’elle avait trouvé la bonne alliance. Elle se trouvait sur le bon véhicule, au bon moment, au bon endroit, et c’était bien assez pour nous plaire.

Certains crurent qu’elle roulait pour le simple plaisir de rouler et pour se changer les idées. Elle était l’incarnation parfaite de l’instant présent. Et c’était pour cela qu’ils la regardaient. D’autres, plus attentifs, remarquèrent les petits écouteurs sur ses oreilles. Ils se demandèrent ce qu’elle pouvait bien écouter. Mais personne, en tout cas, n’eut l’audace de lui poser la moindre question. Personne n’avait osé, de peur d’être déçu sans doute. Ou peut-être parce qu’ils étaient impressionnés. Et puis, sur son Vespa, elle filait si vite…

Dix huit heures trente. La lumière déclinait lentement. La température était idéale.

Dès que le feu passait au vert, elle repartait aussi sec, toujours en tête de la colonne de voitures. On l’enviait de traverser ainsi la ville. Petite étoile filante, gentil électron libre. Une étudiante, ou alors une jeune secrétaire, voilà ce qu’elle inspirait dans la tête de tout ceux qui se retournaient. Chacun l’imaginait, ajustait ses fantasmes, corrigeait ses hypothèses tandis qu’elle passait, indifférente à tous ces gens qu’elle avait électrisé.

Elle tourna la poignée d’accélérateur avec grâce; la vitesse semblait la séduire.  Et la voilà qui s’élança vers les hauteurs de la ville, là où il y avait les ruines romaines. Elle traversa l’avenue, puis gagna les petites rues, celles qui étaient peu fréquentées. Elle connaissait la ville, était sûre d’elle, n’hésitait jamais.

L’avenue était déserte.

A quoi pouvait-elle bien songer en cet instant ? A quelque chose d’important à ses yeux en tout cas parce qu’elle ne ralentit pas à la vue du panneau Stop.

Si elle avait été un peu moins vite, elle aurait vu à coup sûr la Renault 9 au carrefour. Au lieu de quoi, elle la percuta. Elle fit un court vol plané et atterrit sur le bitume. A ce moment-là, sa jambe droite adopta un angle inhabituel.

Entre la voiture et le Vespa, le choc fit un bruit bref et mat, pas comme celui qu’on aurait pu entendre dans un film. A terre, le Vespa, couché, tournait encore, et fumait comme un dragon blessé. Elle n’avait son casque, malheureusement. Le conducteur de la Renault 9 s’agitait en tout sens. Sa femme appelait déjà les pompiers avec son portable.

- Elle semblait bien pressée la demoiselle. Ou alors elle avait la tête ailleurs. Faut dire, le walkman, ça aide pas !

Commentaires de badauds. Car, il y en avait des badauds, attirés par l’accident. C’était des mouches aux yeux globuleux, des charognards de boulevard, des paparazzi de bazar. Un docteur se pencha sur elle, afficha une mine grave et se releva. La jeune fille avait perdu toute sa grâce, et n’impressionnait plus. On la plaignait, c’était tout.

Dans ses écouteurs, à terre, on entendait le piano de Keith Jarrett.


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