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Mardi 14 mars 2006
Vous vous souvenez de Jemma-el-Fna, la nouvelle que j'ai publiée le 28 février sur ce blogue ? Je vous avais dit que ces pages provenaient, à la base, d'une grosse histoire, et que je les avais ôtées. J'ai alors écrit Jemma-el-Fna, et la fin m'avait été suggérée par mon ami José... Seulement voilà, j'avais aussi une autre idée pour cette histoire. Alors, j'ai composé une autre version. Voici donc une sorte de "director's cut", une autre version de mon histoire, avec une tonalité différente. J'aime profondément les deux versions, parce qu'elles correspondent à deux pans de ma personnalité.
Bien, maintenant, oubliez l'autre version (il sera toujours temps d'y retourner), et prenez celle-ci comme une histoire nouvelle. Suivez-moi. Vous devriez reconnaître certains lieux, c'est normal.
On y va ?
Jemma-el-Fna
Marrakech…
C’est la chaleur qui le surprend, une chaleur sèche et violente. Il plisse les yeux face à ce paysage blanc et plat. Chaque objet, autour de lui, semble briller que ce soit le métal de l’escalier, les fenêtres de l’aéroport, les hublots ou la carlingue. Les marches résonnent sous chacun de ses pas. Il suit la file des touristes de l’avion. La terre succède au goudron des pistes. C’est une terre rouge brique.
Il s’était attendu à un aéroport international ; il arrive dans un hangar.
Son avion est le seul à avoir atterri. Il y a peu de monde. Il choisit une des trois files d’attente à la douane. Un simple coup de tampon le sépare de l’aventure. Tout en attendant, il jette des coups d’œil ici et là et il reconnaît alors quelques voyageurs. Le père qui veut jouer au copain-complice avec son fils; la jeune femme Marocaine ; l’autre femme, plus âgée, voilée; les deux Anglaises à la peau laiteuse et au visage constellé de tâches de rousseur. A la sortie de l’aéroport, il s’assoit sur son sac et fume une cigarette. Il est littéralement perdu, le dépaysement est absolu. Il observe l’endroit où pas un souffle de vent ne s’élève. On lui propose plusieurs fois un taxi, mais il refuse. Il veut savourer l’instant et rester encore un peu dans ce sas, dans cet entre-deux mondes.
Les mouvements sont lents, la chaleur écrasante, le bonheur absolu.
Au bout d’un certain temps, il décide qu’il est temps d’y aller. Il se lève, et comme par magie, un taxi se retrouve devant lui. Il s’engouffre dedans. C’est une vieille Mercedes jaune affichant des centaines de milliers de kilomètres au compteur avec un conducteur sans âge et baratineur au volant. Des sourates du Coran pendent du rétroviseur. Sur le tableau de bord, le conducteur a posé de la fourrure synthétique – rose à l’origine, blanc sale à l’heure actuelle. Le pare-brise est étoilé par endroit.
Il ne sait où porter son regard tant les lieux semblent extraordinaires.
Partout, des vieillards montés sur des ânes, des femmes voilées portant sur leur tête des branchages, des enfants pieds nus dans la poussière. Leurs yeux se fixent sur lui, l’occidental pâle qui a les moyens – moyens de prendre le taxi par exemple. On lui fait des sourires, édentés ou rayonnants, et des saluts de la main, pleine de terre ou de henné . Il ouvre son guide de voyage. Des post-it dépassent, les pages sont déjà cornées. Il a noté des adresses qu’il a soigneusement surlignées au stylo fluorescent. Le taxi ne tarde pas à s’arrêter. Il laisse 100 dirhams au chauffeur avant de se laisser engloutir par la marée humaine montante.
Il traverse la place et trouve rapidement le petit restaurant. « Chez Chégrouni ».
Il s’installe à une terrasse ombragée donnant sur la place. A l’intérieur du restaurant, il fait déjà bien trop chaud. C’est une gargote sans prétention où il commande une tajine. Il est encore tôt. Il est pratiquement le seul client à cette heure-ci. Il sort son carnet de croquis et dessine des musulmans en train de prier.
*******
Il oblique et se glisse dans une ruelle moins fréquentée. Tout à coup, il n’y a plus personne. Quelques mendiants, un vendeur de pastèques et de figues de barbarie, sur le coin, c’est tout. Il marche une cinquantaine de mètres et parvient devant une enseigne représentant un dromadaire. La porte est ouverte. Il entre dans un étroit couloir couvert de céramiques au mur dont les figures géométriques bleues et blanches s’enchevêtrent. Sur le bureau, au fond, dort un gros chat qui tranche nettement avec ceux aperçus un instant plus tôt dans la rue. Etalé sur le meuble, noir au ventre blanc, le chat savoure le confort du lieu. Ses yeux mi-clos surveillent néanmoins le passage. Un escalier se dresse devant lui. Il a été nettoyé depuis peu. Il gravit les marches et arrive devant un petit renfoncement où un homme d’une quarantaine d’années loge. Une télévision, bien calée, diffuse une émission de variétés. Il prend une simple clef attachée à un énorme porte-clefs que l'homme lui tend, redescend les escaliers et se dirige vers le patio. Les chambres sont disposées autour d’une cour intérieure en rectangle sur trois étages ; ensuite, on accède à la terrasse. Assis à l’ombre, au bord d’un canapé, un jeune Marocain peint un tabouret. Il entremêle lignes, arabesques et motifs floraux à l’aide de petits pinceaux. Il lève la tête à son passage et lui adresse un sourire chaleureux avant de reprendre son travail minutieux.
Voilà, c’est là. C’est la chambre n°5.
Il introduit la clé dans la serrure.
Le noir d’une bouteille d’encre de chine. Le contraste avec la lumière extérieure est frappant. Finalement, ses yeux trouvent l’interrupteur. L’ampoule qui pend du plafond s’allume. L’endroit est d’un dénuement monastique. Il y a, au centre de la petite pièce, un grand lit qui prend pratiquement toute la chambre ; à droite, un petit lavabo, surmonté d’un miroir ; en dessous, une poubelle ; à coté du lit, une table de nuit. Les murs sont écrus et irréguliers.
Il n’y a pas de fenêtre.
Il se dirige vers le lavabo et ouvre le robinet. Une eau marron s’écoule tout d’abord, avant de laisser la place à une eau plus claire. Il se rafraîchit alors.
********
3 : 52
La pénombre est totale.
Il a envie d’une cigarette, là, tout de suite. Il ne parvient plus à dormir. Cela fait des semaines qu’il est ici et pourtant il ne s’habitue toujours pas. Comment faire pour dormir par cette chaleur ? Pas un souffle d’air ne passe. Tout est figé, immobile. Les draps du lit sont trempés. Il tend le bras et se saisit du paquet de cigarettes et de la bouteille d’Evian. Il boit longuement. Même si l’eau n’est pas vraiment froide, cela lui fait du bien. Il allume ensuite sa Marlboro. Ses yeux s’habituent peu à peu à l’obscurité. Parfois, on entend un froissement de draps ou un raclement de gorge. A ces moments-là, il tente de deviner d’où cela peut provenir. Il s’appuie contre le mur espérant capter un peu de fraîcheur. Il comprend qu’il n’en trouvera pas. Contrairement à ce dont il s’est attendu, le mur dégage une insupportable moiteur. En un instant, il est couvert de sueur.
Il se lève et se retrouve dans le patio. C’est là son seul espoir.
Au dessus de lui, il aperçoit une lune brillante. Une lumière crue tombe sur sa peau. Il est nu, il a oublié de se vêtir. Il ressemble à un cadavre. Pourtant, il n’éprouve aucune gêne. A cette heure, tout le monde dort. Il respire un grand coup et marche lentement, puis il s’installe sur le canapé où le jeune peintre était assis quelques heures plus tôt. Ce dernier a laissé sur la table tout son matériel. Il embrasse l’ensemble d’un simple regard. La table est jonchée de petits pots de couleur et des pinceaux trempent dedans. Le tabouret, à moitié peint, est posé à terre. Sa première cigarette terminée, il en allume une seconde, et reste ainsi à la savourer sans bouger.
Il aime cette sensation douce-amère des cigarettes qu’on fume les unes à la suite des autres.
Il a de quoi voir venir, son paquet est encore plein. De temps à autre, il s’hydrate un peu. Il se limite au minimum de gestes possibles et fixe finalement son regard vers le ciel. Il aperçoit la constellation d’Orion, belle et lumineuse au dessus de lui. Elle est aussi belle que ce fameux soir, à Nice. Il songe à aller voir la terrasse mais renonce bien vite à cette idée. C'est trop vaste, trop grand.
Il pense alors à la chambre n°5 et se surprend à sourire. Cette chambre si minuscule, si étroite où un sentiment d’engoncement et de claustrophobie poisse des murs. Son guide de voyage mettait en garde tout ceux qui s’y aventuraient. Et personne n’en voulait jamais.
Il avait été le seul.
Il aime cette chambre… Oh, oui ! Il l’aime cette chambre ! Tout est petit, ramassé, brûlant, étouffant. En fait, cette chambre, c’est son refuge.
Oui… C’est ça.
Il s’arrête. Sa cigarette pend au bout de ses doigts. Tout s’ordonne dans sa tête. Il palpe le manque, un manque violent, affreux ; il a besoin de sécurité. Il comprend enfin ce qui lui a toujours fait défaut.
L’extérieur devient insupportable ; cet extérieur empli de souffrances et de chats maigres à faire peur. Plein de microbes, plein d’eau croupie. Rentrer, se protéger, regagner la chambre, et s’y enfermer.
A tout prix.
Il est à l’opposé. Face à lui, la porte ; et une dizaine de mètres qui le sépare d’elle. Hors de question de traverser directement et de passer dans les rayons de la lune. Non, il faut rester du coté de l’ombre et se cloîtrer dans la pénombre, ainsi, ils ne le verront pas.
Ils ?
Le patron bien sûr, mais aussi les autres. Tous les autres. Les routards, les employés, et… ceux qui sont cachés, ceux qu’on devine et qui surveillent. Il progresse le long des murs en céramique. Le bleu qu’on voie le jour a fait place à un noir mauvais. Et ce noir se referme sur lui.
Il faut retourner dans la chambre. Vite.
Il a la certitude qu’on l’observe. Il écarquille les yeux mais il n’y a personne. Pourtant, il les sent tous là. Il ne sera à l’abri que dans la chambre, la petite chambre, la chambre fœtale.
Reptation ! Ça rampe dans l’ombre, il en est sûr maintenant ! Comment a-t-il pu être si aveugle ? Ils ont tout fait pour l’attirer hors de la chambre. La chaleur, c’était une ruse, bien sûr, c’est évident ! Mais il a encore le temps de regagner la chambre.
Une mélopée lente s’élève et envahit toute la ville. Elle lui glace les os. L’appel à la prière. C’est eux, bien sûr. Il transpire abondamment, figé, recroquevillé contre le mur. Ils l’ont repéré, ils ont compris leur erreur, et ils appellent à l’aide. Mais, il ne parvient pas à remuer. Une statue, voilà ce qu’il est devenu. Ils vont arriver. Les appels continuent de plus belle et se répercutent. Il les entend rebondir sur les murs de la Médina.
Tout à coup, il se rue dans la chambre. Il a mille fois l’impression qu’on le voie, que des milliers d’yeux se posent sur lui, que des doigts griffus le frôlent. Il rentre et se jette sur son lit, haletant, en sueur. Il respire avec difficulté, ses poumons le brûlent. Et déjà, les appels semblent s’éloigner de lui. Le danger est mis à distance.
Tant mieux. Il se sent plus tranquille. Et puis, il entend ce petit bruit, une sorte de grattement. Il tourne la tête et constate que sa porte n’est pas fermée et, dans le même temps, son sang se glace, parce qu’il aperçoit cette grande silhouette découpée dans l’encadrement.
C’est elle.
Il a tenté de lui échapper, pendant des semaines. Il l’avait presque oubliée, mais elle l’a retrouvé. Au fond de lui, il se doutait qu’ils finiraient par se recroiser, mais pas si tôt, pas maintenant. Elle est là, face à lui, et ne bouge pas. Elle ne ressemble à personne qu’il connaît, et pourtant il sait parfaitement de qui il s’agit. Elle ne ressemble pas à Céline.
Céline est morte, il l’a tuée un soir de juillet, du coté de Nice. Au dessus de lui, alors que le cadavre était encore dans ses mains, il avait vu la constellation d’Orion, belle et lointaine.
Celle qui est en face de lui fait un pas dans la chambre, puis un autre.
Et il se recroqueville sur son lit, parce qu’il est terrorisé, parce qu’il prend seulement conscience de l’horreur de son acte. Lorsqu’elle s’assoit à ses cotés, elle lui révèle son nom. Mais il le connaissait déjà.
Elle est le Remords.
L’Enfer, son propre Enfer, s’abat sur lui.
Publié par Estebàn
à 2006-03-14 12:20:52
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| Mes histoires sont tes amies
Mardi 28 février 2006
Cette histoire a une histoire. Ou plutôt plusieurs. Elle date de 2001, tout au moins en partie. Elle correspond à mon premier voyage au Maroc, et au choc culturel que j'ai ressenti. Initialement, c'était un chapitre d'une histoire que j'écrivais (une histoire où un type tombait amoureux de son armoire !). Mais ce voyage du héros n'apportait pas grand chose à l'ensemble, et ralentissait l'action. Alors, c'est devenu une nouvelle indépendante. La fin m'a été suggérée par un copain, José. C'est pour ça que l'histoire lui a été dédiée. J'espère que ça vous plaira.
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A José
- Mesdames et messieurs, nous venons d'atterir à l'aéroport de Marrakech...
Ce fut la chaleur qui le surprit, une chaleur sèche et violente. Il plissa les yeux face à ce paysage blanc et plat. Chaque objet, autour de lui, semblait briller que ce soit le métal de l’escalier, les fenêtres de l’aéroport, les hublots ou la carlingue. Les marches résonnaient sous chacun de ses pas. Il suivit la file des touristes de l’avion. La terre succéda au goudron des pistes. C’était une terre rouge brique. Il s’était attendu à un aéroport international ; il arriva dans un hangar. Il y avait peu de monde. Il choisit une des trois files d’attente à la douane. Un simple coup de tampon le séparait de l’aventure. Tout en attendant, il jeta des coups d’œil ici et là et il reconnut quelques voyageurs.
Les portes coulissantes de l’aéroport s’ouvrirent en couinant un peu sur leurs caoutchoucs. Il avait effectué toutes les démarches administratives. Maintenant, il était livré à lui-même. Il s’assit sur son sac et fuma une cigarette. Il était littéralement perdu, le dépaysement était absolu. Il observa l’endroit où pas un souffle de vent ne s’élevait. On lui proposa plusieurs fois un taxi, mais il refusa poliment. Il voulait savourer l’instant et rester encore un peu dans ce sas, dans cet entre-deux mondes. Ses mouvements étaient lents, la chaleur écrasante, le bonheur absolu.
Au bout d’un certain temps, il décida qu’il était temps d’y aller. Il se leva, et comme par magie, un taxi se retrouva devant lui. Il s’engouffra dedans. C’était une vieille Mercedes jaune affichant des centaines de milliers de kilomètres au compteur avec un conducteur sans âge et baratineur au volant.
- Entrez, venez, je vous conduis… Je connais un hôtel… Pas loin… Vous direz… « De la part de Hassan »… Je le connais, c’est un ami… Français ? Vous êtes français ? J’ai des amis en France. A Vienne… Vous connaissez ? Non ?… Froid ! Pas comme ici !
Des sourates du Coran pendaient du rétroviseur. Sur le tableau de bord, le conducteur avait posé de la fourrure synthétique – il devina qu’elle avait dû être rose à l’origine ; elle était, en tout cas, blanc sale à l’heure actuelle . Le pare-brise était étoilé par endroit. Il ne savait où porter son regard tant les lieux semblaient extraordinaires. Partout, des vieillards montés sur des ânes, des femmes voilées portant sur leur tête des branchages, des enfants pieds nus dans la poussière. Leurs yeux se fixaient sur lui, l’occidental pâle qui avait les moyens – de prendre le taxi par exemple.
On lui fit des sourires, édentés ou rayonnants, et des saluts de la main, pleine de terre ou de henné . Il ouvrit son guide de voyage. Des post-it dépassaient, les pages étaient déjà cornées. Il avait noté des adresses qu’il avait soigneusement surlignées au stylo fluorescent. Le taxi ne tarda pas à s’arrêter. Il laissa 100 dirhams au chauffeur avant de se laisser engloutir par la marée humaine montante. Il traversa la place et trouva rapidement le petit restaurant.
« Chez Chégrouni ».
Il s’installa à une terrasse ombragée donnant sur la place. A l’intérieur du restaurant, il faisait déjà bien trop chaud. C’était une gargote sans prétention où il commanda une tajine. Il était encore tôt. Il était pratiquement le seul client à cette heure-ci. Il sortit son carnet de croquis et dessina des musulmans en train de prier. Il était un peu en avance à son rendez-vous. Ali – c’était le nom de l’homme que lui avait indiqué Delphine, à Nice - s’installa à sa table, juste au moment où on le servait. Il commença à manger.
- Alors, tu as fait tous ces kilomètres pour ça, lui dit Ali.
- Pour ça, oui !
- Tu as de l’argent à perdre, mon ami !
- C’est mon problème, Ali !
- Bien sûr, bien sûr… Et je sais aussi que dans toute légende, il y a une part de vérité. Mais la part de vérité est souvent bien mince, mon ami. Et Marrakech est une grande ville…
- Ne t’inquiète pas pour cela, Ali ! Tu as apporté ce dont j’ai besoin ?
Ali sortit de sa besace un sac plastique rayé et le posa sur la table.
- C’est là mon ami, dit-il en tapotant le sac.
Ali se leva ensuite et fit disparaître sous sa djellaba l’enveloppe qu’il lui tendait.
- Bonne chance, mon ami ! Salue bien Delphine de ma part. Que tes souhaits se réalisent ! Inch Allah !
Il se leva de table et s’enfonça dans la vieille ville. Après quelques hésitations, il demanda son chemin à un barbier.
- C’est à droite, tout de suite, lui dit l’homme.
Il obliqua et se glissa dans une ruelle moins fréquentée. Tout à coup, il n’y eut plus personne. Quelques mendiants, un vendeur de pastèques et de figues de barbarie, sur le coin, c’était tout. Il marcha sur une cinquantaine de mètres et parvint devant une enseigne représentant un dromadaire. La porte était ouverte. Il pénétra dans un étroit couloir couvert de céramiques au mur dont les figures géométriques bleues et blanches se croisaient. Sur le bureau, au fond, dormait un gros chat qui tranchait nettement avec ceux aperçus un instant plus tôt dans la rue. Etalé sur le meuble, noir au ventre blanc, celui-ci savourait le confort du lieu. Ses yeux mi-clos surveillaient néanmoins le passage.
- Viens, le gazou. Monte, monte !
La voix venait d’en haut. Un escalier, qui avait été nettoyé depuis peu, se dressait devant lui. Il gravit les marches et se retrouva devant un renfoncement. L’endroit était petit mais confortable. Dans un canapé, au centre de la pièce, un homme d’une quarantaine d’années regardait la télévision qui diffusait une émission de variétés. A terre, il avait posé une bouilloire, une théière et un verre. A gauche du canapé, on voyait une porte – certainement une cuisine, ou un débarras. Elle avait été peinte de façon traditionnelle : sur un fond bordeaux, un peintre avait entrelacé des coupes, des vasques, des lys et des fruits. A droite du canapé, un peu en hauteur, on avait accroché un portrait de Mohammed VI souriant. Près de ce tableau s’ouvrait une fenêtre qui donnait sur la rue. L’homme, corpulent, une djellaba ocre pour tout vêtement, pied nu, s’essuya le front à l’aide d’un grand mouchoir.
- Bienvenue, welcome, mon ami. Tu veux un thé ? Non ? Bon… Je te donne la clé.
Il la lui tendit avant de lui indiquer sa chambre. Pour l’atteindre, il fallait redescendre les escaliers et se diriger vers le patio. Les chambres étaient disposées autour d’une cour intérieure en rectangle sur trois étages ; ensuite, on accédait à la terrasse. Assis à l’ombre, au bord d’un fauteuil, un jeune Marocain peignait un tabouret. Il entremêlait des lignes, des arabesques et des motifs floraux à l’aide de petits pinceaux. Il leva la tête à son passage et lui adressa un sourire chaleureux avant de reprendre son travail minutieux.
Voilà, c’était là. C’était la chambre n°5. Il introduisit la clé dans la serrure.
Le noir d’une bouteille d’encre de chine. Le contraste avec la lumière extérieure était frappant. Finalement, ses yeux trouvèrent l’interrupteur. L’ampoule qui pendait du plafond s’alluma. L’endroit était d’un dénuement monastique. Au centre de la pièce, un grand lit, qui prenait pratiquement toute la chambre ; à droite du lit, un petit lavabo, surmonté d’un miroir ; en dessous du lavabo, une poubelle ; de l’autre coté du lit, une table de nuit. Les murs étaient écrus et irréguliers. Et, bien sûr, il n’y avait pas de fenêtre.
L’indice qui lui fit tout comprendre. C’était son guide de voyage qui l’avait mis sur la voie. Comme toujours, il avait suivi son intuition. Il sentait qu’il se rapprochait du but. Il se dirigea vers le lavabo et ouvrit le robinet. Une eau marron s’écoula tout d’abord, avant de laisser place à une eau plus claire. Il se rafraîchit un peu.
3 : 52
La pénombre était totale. Il regarda sa montre. Il était encore trop tôt. Il eut envie d’une cigarette, là, tout de suite. Il ne parviendrait plus à dormir de toute façon. Cela faisait plusieurs jours qu’il attendait et l’excitation était à son comble. Pas un souffle d’air ne passait. Tout était figé, immobile. Les draps du lit étaient trempés. Il tendit le bras et se saisit du paquet de cigarettes et de la bouteille d’Evian. Il but longuement. Même si l’eau n’était pas vraiment froide, cela lui fit du bien. Il alluma ensuite sa Marlboro. Ses yeux s’habituaient peu à peu à l’obscurité. Parfois, on entendait un froissement de draps ou un raclement de gorge. Il tentait alors de deviner d’où cela pouvait provenir. Il s’appuya contre le mur espérant capter un peu de fraîcheur. Il comprit qu’il n’en trouverait pas. Contrairement à ce à quoi il s’était attendu, le mur dégageait une insupportable moiteur. En un instant, il fut couvert de sueur. Il se leva et se retrouva dans le patio. C’était là son seul espoir.
Au dessus de lui, il aperçut une lune brillante. Une lumière crue tomba sur sa peau. Il était nu, il avait oublié de se vêtir. Pourtant, il n’éprouva aucune gêne. A cette heure-ci, tout le monde dormait. Il respira un grand coup et marcha lentement, puis il s’installa sur le fauteuil où le jeune peintre s’asseyait toujours. Ce dernier avait laissé sur la table tout son matériel. Il embrassa l’ensemble d’un simple regard. La table était jonchée de pots de couleur et des pinceaux trempaient dedans. Sa première cigarette terminée, il en alluma une seconde, et resta ainsi à la savourer sans bouger. Il aimait cette sensation douce-amère des cigarettes qu’on fume les unes à la suite des autres.
Il avait de quoi voir venir, son paquet était encore plein. De temps à autre, il s’hydratait un peu.
Il se limitait au minimum de gestes possibles et fixa finalement son regard vers le ciel. Il aperçut la constellation d’Orion, belle et lumineuse au dessus de lui. Il songea à aller voir la terrasse mais renonça bien vite à cette idée. C’était trop vaste, trop grand.
Et puis, il était grand temps de regagner la chambre. C’était maintenant l’heure.
Il ferma soigneusement la porte et sortit la lampe à huile de son sac. Elle était superbe. Le cuivre brillait. Il s’assit, face au mur et attendit. Il était prêt.
La mélopée s’éleva et envahit toute la ville. C’était l’appel à la prière qui rebondissait sur les murs de la Médina. Alors, il ferma les yeux, frotta la lampe et murmura une formule.
Un parfum entêtant de musc et d’encens chatouilla ses narines. Il ouvrit les yeux et resta interdit. Tout avait changé. Il comprit qu’il était dans un palais. L’endroit était immense, digne des Mille et une nuits. Un peu partout brûlaient de petites bougies. Au centre s’élevaient quatre colonnes de marbre rose qui encadraient, au plafond, une ouverture grillagée. Des rayons tièdes de lune se faufilaient à travers et tombaient sur une petite fontaine située entre les quatre colonnes. L’eau s’écoulait sans bruit. A terre, on pouvait voir de superbes mosaïques bleues autour de la fontaine. Partout ailleurs étaient tendus de moelleux tapis rouges et noirs. Les murs étaient décorés de tentures Orientales et, partout, on avait disposé des coussins brodés avec de l’or et des perles. Le mur nord s’ouvrait sur un balcon en ébène sculpté. Il s’y aventura et aperçut un fleuve sombre et paisible, au pied du palais, ainsi qu’une palmeraie, tout au fond. La nuit était étoilée. Il tourna le dos à ce spectacle et rentra. Il avait, à portée de main, des plateaux d’argent contenant des fruits séchés et une montagne de pâtisseries : des cornes de gazelle, des briouats au miel et aux amandes, des ghoribas aux graines de sésame, des bechkitos ou encore des ktéfas.
Quelque chose attira son regard. Derrière un moucharabieh, il perçut un mouvement. Et une grande femme entièrement voilée de bleu entra. Ses yeux étaient d’un noir de jais. C’était donc vrai. Il avait réussi. Elle s’approcha de lui et lui versa de l’eau parfumée sur les mains. Cela sentait la fleur d’oranger.
- Tu m’as appelé, jeune seigneur ?
Sa voix était suave, veloutée.
- Je suis à tes ordres, jeune seigneur. Demande et j’exécuterai.
Alors, son désir se réveilla. Il avait tellement envie d’elle, depuis tant d’années qu’il l’avait cherchée. Elle était là, maintenant, toute à lui. Il revit tous ses efforts pour la trouver, toutes les fausses pistes qu’il avait suivies. Tout était parti de cette légende orientale entendue dans le désert, cinq ans auparavant, lors de son premier séjour au Maroc.
- Approche.
Elle vint à lui. Il défit le voile qui cachait son visage et fut ébloui par sa beauté. Son visage était la perfection même. Il l’embrassa. Ses lèvres étaient deux friandises délicieuses qu’il avait envie de déguster. Très vite, il l’enlaça de ses deux bras et la mena sur des coussins. Elle se laissa faire. Il sentit, à sa respiration, qu’elle aimait ce qu’il lui faisait. Alors il continua, et bien vite, ses mains se mirent à parcourir son corps. Il caressa sa poitrine, belle et généreuse. Sa peau était d’une douceur exceptionnelle. Au fur et à mesure de leur étreinte, les voiles tombaient un à un. Il embrassa ses seins. Elle gémit de plaisir. La tiédeur de l’air était délicieuse. Ce n’était plus la chaleur écrasante de la chambre n°5. La moiteur érotique de ce lieu intemporel faisait que les corps perlaient de sueur et mélangeaient leurs odeurs. Une brume sembla s’élever. Tout était troublant, étourdissant. Il se noyait dans les senteurs de son cou, qu’il léchait furieusement, et ses mains continuaient à explorer son corps tellement désiré.
Il ôta un nouveau voile, et il parvint à ses jambes si… si…
Velues ?!
Il s’écarta brusquement d’elle et écarquilla les yeux d’horreur. Ce n’était pas possible ! Sa sueur se glaça soudain. Le dernier voile était tombé.
Une fulgurante nausée s’empara de lui et il ne réussit à se calmer qu’à grand peine. Le temps sembla se figer. Elle ne bougeait plus et se contentait de sourire… Un sourire qui n’avait plus rien de doux. Un sourire moqueur. Il frissonna presque malgré lui. Et lorsqu’elle parla, il ne reconnut plus la voix qui l’avait d’abord enchanté. C’était maintenant une voix très rauque.
- Mon amour, lui dit-elle, tu as l’air surpris. N’avais-tu pas écouté la légende jusqu’au bout ?
Si, pourtant… Il se souvenait bien de cette nuit dans le désert, du sable contre sa peau, et de Moktar, près du feu, qui racontait son histoire… Il l’avait bien entendue pourtant… Et même s’il y avait eu ce délicieux Narghilé qu’ils avaient tous partagé… Il prit alors conscience qu’il s’était peut-être endormi… Un seul instant peut-être… Mais après tout, cela pouvait expliquer cette monstrueuse omission… Il regarda à nouveau le bas de son corps.
En dessous du nombril, il y avait deux grandes pattes au poil dru et marron qui se finissaient, chacune, par un gros ongle noir. Face à lui se trouvait une créature hybride, mi-femme, mi-chamelle.
Elle lui fit un clin d’œil.
- Rassure-toi mon amour, tu t’y habitueras. Nous avons tellement de temps devant nous maintenant.
De dépit, il se saisit d’une datte qu’il mâcha sans conviction tandis qu’elle s’éclipsait en prenant un petit amble sautillant.
Publié par Estebàn
à 2006-02-28 12:34:50
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| Mes histoires sont tes amies
Lundi 13 février 2006
ça y est. La date butoir. Cet après-midi, direction la médiathèque, un gros cahier sous le bras. Commencement d'écriture. Je reprendrai ce que j'ai écrit, et puis je l'étofferai.
Pour marquer cela, voici une histoire, écrite et réécrite pas mal de fois. J'ai toujours eu peu de retour de cette histoire, et les retours n'ont jamais été très enthousiastes. Pourtant, moi, je l'aime bien cette histoire. Elle date de mon adolescence. Elle possède assez peu de détails autobiographiques, hormis le gin, un des premiers alcools forts que j'ai goûté (et que je trouve aujourd'hui vraiment infâme), et, bien entendu, la souffrance que peut procurer l'absence (qu'on a tous connu à divers degrés). Le titre, quant à lui, est une référence à la chanson de France Gall ("poupée de cire, poupée de son"). Je ne suis pas un fan (je serais même incapable de fredonner autre chose que le refrain, d'ailleurs), mais j'aimais bien le jeu de mots.
La première version doit dater de 91-92.
Poupée de gin
Philippe entre dans son appartement. Le même désordre depuis une semaine. Il jette sa veste sur le canapé, parcourt des yeux la pièce sans vie. Les murs sont chargés du parfum d’Anne. Sur la commode, un mot. Il l’a lu. Des dizaines de fois.
Chaleur de juin.
Philippe n’a toujours pas trouvé de travail. Trois mois qu’il cherche. Trois mois d’impasses administratives.
La température dans la pièce lui paraît insupportable. Il transpire abondamment, a envie d’une douche. Ses vêtements, trempés, lui collent à la peau. Il desserre sa cravate, ôte sa chemise, ses chaussettes, son pantalon. Puis il se dirige vers la salle de bain. Son corps tout entier réclame une douche. Il se débarrasse de son caleçon et tourne les robinets. L’eau jaillit d’un seul coup. Elle est fraîche.
Il reste là, sans bouger, des minutes entières et se souvient. Bizarrement, il a du mal à se rappeler les contours du visage d’Anne. Il se rend compte que ses souvenirs s’effacent. Poignées de sable soulevées par le mistral. Tout se disperse. Anne était sa mémoire ; aujourd’hui, il devient amnésique.
Les larmes de Philippe se confondent avec l’eau. Une semaine qu’elle est partie et déjà plus rien n’existe.
Il regagne le salon. La lumière filtre au travers des volets mi-clos. Philippe s’approche de la fenêtre et devine les nuages au-dessus de la ville.
Envie d’une cigarette. La main droite accomplit son geste parfaitement rodé. La première bouffée l’apaise. Puis l’angoisse revient plus forte encore. Ses pupilles sont habituées à la pénombre ambiante. Inutile d’allumer une lumière pour le moment.
Un éclair. Puis la nuit.
A portée de main, il découvre une bouteille de gin. Il ne se rappelle pas l’avoir posée là. Peu importe. Il va chercher un verre, enlève le bouchon de la bouteille et se sert une dose qu’il avale d’une traite. Il grimace un peu puis se sert un autre verre. Le tonnerre gronde. L’orage approche.
Une soudaine baisse de la température le fait frissonner. Il est encore nu. Il se lève, enfile un jean et un pull. La bouteille de gin est vide. Une pluie drue résonne contre les volets. Philippe se sent mieux. Le gin fait son effet. Il est anesthésié. Anne se réduit à une chimère. Il sourit à cette pensée.
La sonnerie. La sonnerie du téléphone s’élève en écho. Il compte, mais ne répond pas. Ce n’est pas Anne de toute façon. Alors quelle importance ? Sept… Huit… Neuf… Dix… Onze… Elle se tait. L’appartement est calme. Puis, le tonnerre secoue l’immeuble tout entier. Les meubles tremblent.
Philippe sent la fatigue le gagner. Il titube jusqu’à la chambre où l’attend un lit défait. Elle avait dormi dedans. Il n’a pas changé les draps depuis. Il se couche. Le sommier gémit sous son poids. Et c’est de nouveau le silence. Ses oreilles bourdonnent. Peu à peu, il sombre dans le sommeil. Profond. La chambre s’illumine. Dehors, la tempête fait rage.
Un frôlement l’éveille. Il ouvre les yeux avec difficulté. Sa bouche lui semble poreuse. Ses papilles sont gonflées d’alcool. Il se dresse à demi et scrute le silence. Le frôlement s’intensifie. Il ressent une présence. Les ténèbres sont habités. Petit à petit, ses pupilles s’habituent à la pénombre et les contours de la chambre deviennent plus nets. Il a envie d’une cigarette. Il en prend une sur la table de nuit. La flamme du briquet l’éblouit. Il doit de nouveau s’habituer au noir. La présence ne se manifeste plus pour le moment. Peut-être la lumière l’a-t-elle éloignée ? Il ne le croit pas. Elle attend simplement. Ils ont tout leur temps. Et certainement celui d’une cigarette.
Le tabac le revigore. Il se sent dégrisé.
Lorsque la cigarette est terminée, il l’écrase dans le cendrier puis chuchote quelques mots.
Elle apparaît dans l’encoignure de la porte. Il la reconnaît aussitôt. C’est elle. Elle est revenue. Elle ne bouge pas encore. Ils s’observent sans prononcer un seul mot. Son parfum envahit la chambre. Il sait que c’est son odeur. Sa mémoire est réactivée. Philippe retrouve ses réflexes, esquisse un geste. Elle consent seulement alors à se déplacer. Lentement. Il constate qu’elle est entièrement nue. Lui a gardé son jean et son pull. Il s’est endormi comme ça tout à l’heure. Il se sent honteux. Honteux d’avoir bu, de s’être endormi ainsi, de s’être négligé… Il aurait tant voulu qu’elle ne voit pas ça. Qu’il ne lui envoie pas en plein visage sa déchéance, ses négligences. Mais, pouvait-il prévoir cet instant ? Pouvait-il savoir qu’elle serait là ? Elle s’arrête. Elle a compris sa gêne, elle a senti son angoisse. Elle le regarde. Il s’apaise. Comme d’habitude, elle parvient à le rassurer. Il avait oublié ce détail.
Elle s’approche à nouveau et s’assoit sur le lit. Philippe tend la main vers elle. Puis il l’enlace de peur qu’elle ne s’échappe à nouveau. Mais non, ça n’est pas son intention. Elle est là pour lui et lui pour elle. Ils vont faire l’amour. Et il est heureux. Comme jamais il ne l’a été auparavant.
A son réveil, Philippe cherche Anne, mais elle n’est pas à ses cotés. L’agitation de la ville se manifeste. Il passe de pièce en pièce mais ne retrouve aucune trace de son passage. Les cadenas de la porte d’entrée sont en place. Les clefs sont nichées dans la serrure, à l’intérieur.
Philippe s’habille sans hâte et se prépare un café. Puis, il prend un peu d’argent qu’il enfourne dans ses poches. Il est huit heures et demie.
Il revient à l’appartement aux alentours de dix heures. Il a marché afin de se dégourdir les jambes. Il a aussi fait des courses. Il pose deux bouteilles de gin sur la table.
Publié par Estebàn
à 2006-02-13 01:29:52
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| Mes histoires sont tes amies
Mercredi 07 décembre 2005
[je sais, c'est très laid de se moquer de son prochain, mais ça détend tellement... Ce texte est un hommage vibrant aux gradés que j'ai pu croiser lors de mon service militaire, voici quelques années]
Deux hommes se présentent. L’un est commandant, l’autre est un simple caporal appelé.
Ils se présentent au garde à vous. On entend un hymne militaire. A la fin de celui-ci, ils se mettent au repos.
- Le commandant : (hurlant) Repos !
- Le caporal : (hurlant) Monsieur, oui, monsieur !
- Le commandant : Messieurs, si je vous ai convoqué ce matin, c’est pour vous informer des nouvelles directives de l’Armée.
- Le caporal : (hurlant) Monsieur, oui, monsieur !
- Le commandant : Messieurs… Pardon ? (il tend l’oreille) Oui, et mademoiselle… Je ne vous avais pas remarqué sergent ! Pourtant, j’aurais dû ! … Toujours pas mariée, sergent ? Pas de petit fiancé non plus ? Non ?… Pas d’inquiétude, sergent, chaque douille a sa cartouche ! Le kaki vous va toujours aussi bien sergent ! Il met en valeur vos formes ! Il moule quoi !
- Le caporal : (dubitatif) Il boudine, même.
- Le commandant : Oh ! Caporal, comment vous y allez ! Il engonce…tout au plus…et encore.
- Le caporal : Et bien disons qu’il se montre généreux avec le corps du sergent…
- Le commandant : Comme vous dites ça bien, caporal !
- Le caporal : (rougissant) Oh ! Mon commandant…
- Le commandant : Messieurs (se penchant vers le sergent) et mademoiselle, si je vous ai réuni ce matin, c’est afin de faire avec vous ce premier exercice de poésie (un temps. Il regarde attentivement l’assistance). Oh ! J’en vois déjà que le mot « poésie » amuse. Je vois s’afficher doucement sur vos faciès angéliques des sourires discrets. (il scrute attentivement les visages). On se gausse, on se gondole… (haussant la voix) Non, la poésie ne restera pas l’apanage des gauchistes chevelus homosexuels et mal rasés ! Car, en nous tous vibre un cœur qui bat. Et ce cœur, pour nous, pour vous messieurs… et mademoiselle… c’est la France !
- Le caporal : C’est beau, ce que vous dites mon commandant.
- Le commandant : A partir d’aujourd’hui, nous allons étudier à fond toutes les tactiques poétiques afin de pouvoir répondre en cas d’attaque. Personne n’osera plus se moquer de nous.
- Le caporal : Nous prouverons au monde entier que l’armée est un ensemble harmonieux sensible à la douceur et à la tendresse de l’octosyllabe ! (Prenant soudain un air absorbé. Le commandant s'assoit) Alors, mon commandant, dernière épreuve… Elle est décisive… La question rouge… La question banco envoyée par monsieur Chalois de Brie-Conte-Robert (Il sort une fiche) Queeeestion Poésie… Que suis-je ? Figure ayant pour caractéristique d’opposer deux réalités incompatibles, on m’utilise pour créer de nouvelles réalités. La nuit blanche est une de mes conséquences…
- Le commandant : L’oxymore !
- Le caporal : Et c’est une booonne réponse, bravo ! Merci, et à demain, si vous le voulez bien !
(Les deux personnages redeviennent sérieux. Le commandant se lève.)
- Le commandant : Donc, à partir de demain, manœuvres poétiques, étude et décomptage du pied (ou syllabe), détection de la rime avec lunettes infra-rouge, et récitation en fin de journée. (haussant la voix) Gaaarde à vous ! Reeeepos ! Garde à vous ! (s’adressant au caporal) Toi !
- Le caporal (au garde à vous) : Monsieur, oui, monsieur !
- Le commandant : Tu ne mérites pas de vivre ! Tu seras bouffé par les vers ! Ta misérable existence ne rime à rien ! Tu n’as aucun rythme !
- Le caporal : (hurlant) Monsieur, oui, monsieur !
- Le commandant : (hurlant) C’est quoi un quatrain trou du cul!
- Le caporal : (hurlant en récitant sa leçon) Le quatrain est…
- Le commandant (hurlant) : Plus fort, on entend rien, montre tes couilles !
- Le caporal (reprenant) …une strophe de quatre vers, qu’on trouve beaucoup dans la poésie de forme fixe, monsieur !
- Le commandant (radouci et extrêmement tendre) : Quelqu’un veut-il donner un exemple ?
- Le caporal (levant la main frénétiquement) : moi…moi…moi
- Le commandant (faisant comme s’il n’avait pas vu le caporal) Personne ? Je vais devoir en dire un moi-même ?
-Le caporal (sautillant sur place, le doigt en l’air) Moi, moi, moi, moi, moi…
- Le commandant : (tout surpris) Caporal ? Vous avez un exemple ?
- Le caporal : OUUUUUUUUUIIIIII ?
- Le commandant (fier) : Voyez messieurs… (clin d’œil) et mademoiselle, un exemple de courage et de dévotion. Caporal, la nation toute entière est tournée vers vous.
- Le caporal (tout fier, et légèrement timide): LE BATEAU IVRE, (s’excusant presque et regardant le commandant) c’est le nom… Voici un quatrain… (il inspire et récite avec passion)
"Mais vrai j’ai trop pleuré ! Les aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeur enivrante.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !"
- Le commandant (applaudissant) : Voilà messieurs… et mademoiselle ! Voilà un jeune caporal qui sait s’évader de l’armée… Qui connaît autre chose… Qui s’ouvre sur l’avenir… et… (le caporal lui tire sur la manche) Voilà l’exemple d’un jeune qui montre que l’armée est fine (le caporal insiste), intelligente (le caporal tire de plus en plus sur la manche), cultivée et… (le caporal s’agite)… Quoi ? Qu’y a-t-il caporal ?
- Le caporal (tout fier) : et l’auteur de ce poème est un militaire…
- Le commandant (surpris) : Vous êtes sûr, caporal ?
- Le caporal : Oui, et il a fait la guerre du Vietnam !
- Le commandant : (très gêné tout à coup) Non, vous confondez…
- Le caporal : Non, non. Son nom, c’est Rambo ! Arthur Rambo !
- Le commandant : (Un temps. Il comprend. Navré) : Putain, c’est pas gagné !
NOIR
Publié par Estebàn
à 2005-12-07 07:30:59
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| Mes histoires sont tes amies
Jeudi 01 décembre 2005
[Toujours dans la série des sketchs que j'avais écrit pour mon pote théâtreux. J'aime bien celui-là aussi. Il a un coté humour répétitif /"running gag" qui n'est pas fait pour me déplaire. J'avoue que le comique d'usure est quelque chose auquel j'ai toujours été sensible... Mais j'ai honte... Vous n'imaginez pas combien... ;-) ]
Deux personnages sont en scène. Quand l’un téléphone, l’autre est à coté de lui. Il jouera systématiquement le rôle du répondeur vocal.
On peut envisager un jeu de lumière. Lumière sur celui qui téléphone, noir sur celui qui fait le rôle du répondeur.
On alterne les rôles à chaque noir.
I/ (Un personnage compose doucement un numéro de téléphone) « (Chants grégoriens) Bienvenue en l’Abbaye Sainte Clotilde. Les confessions se déroulent le mardi et le jeudi entre 14 h00 et 18h00 uniquement sur rendez-vous. Le père supérieur, en chaire en ce moment, n’est pas en mesure de vous répondre. Toutefois, vous pouvez nous laisser un message après la cloche sonore grâce à notre système de messagerie vocale. (Chants grégoriens). Si vous désirez acheter les fameux boudins de notre abbaye préparés spécialement pour vous par Frère Antoine, tapez 1. Si vous désirez laisser un message au père supérieur , tapez 2. Si vous désirez un dialogue avec Le Tout-Puissant, tapez 3. (Après une légère hésitation, le personnage appuie sur une touche. On entend alors de puissantes trompettes). Vous avez demandé le Créateur, ne quittez pas. You’ve asked for God, please hold the line.
Cet appel vous sera facturé (syncopez la voix comme dans les boites vocales) 3/0/0/0/0/0/0/0/ francs la minute » (Le personnage raccroche brutalement)
NOIR
II/ (Un personnage compose doucement un numéro de téléphone) « (sur une musique classique) SNCF, bonjour. Bienvenu sur notre service audiotel vous permettant de prendre votre billet, sans vous déplacer, en toute tranquillité, en toute sécurité, dans la sérénité, y’a juste à banquer, après c’est tout fait, c’est ça le progrès, les doigts dans le nez.
Si vous désirez consulter des horaires, tapez 1. Si vous désirez des renseignements, tapez 2. Si vous ne désirez rien, raccrochez. (le personnage tape 1 sur son téléphone et prononce le 1 en même temps. Après un instant, une petite musique d’orgue se fait entendre). Vous avez décidé de consulter les horaires. Si vous confirmer votre demande, tapez 1. Si vous désirez retourner au menu principal, tapez 2. (Le personnage, en s’appliquant, tape 1, en le répétant à voix basse. A nouveau, une nouvelle musique joyeuse s’élève). Vous avez confirmé votre demande de consultation des horaires. Cet appel vous sera facturé (voix syncopée) 3/ francs / 6 / 5 la minute. (Une petite musique défile, puis) Vous allez indiquer maintenant votre gare de départ.
(Chaque ville citée doit être prononcée d’un ton différent car on a ajouté le nom de la ville à l’enregistrement initial). Si vous partez d’Ajaccio, tapez 1. Si vous partez d’Antibes tapez 2. Si vous partez d’Alès, tapez 3. Si vous partez d’Amiens, tapez 4. Si vous partez d’Alberville, tapez 5. Si vous partez d’Abbeville, tapez 6… (fin en chuintant).
NOIR
III/ (Un père gronde son fils).
- Le père : Encore un mot sur ton carnet ! Fais voir ! Alors, « Monsieur, votre fils ne fait aucun effort en … (il hésite) en… glace ? En glace ? Ah ! En classe ! » Ah ! oui ! Je continue ! « Il effet néant »… Il … Quoi ? (il approche le carnet, puis regarde son fils) Néant ? Tu es proche du néant, toi ? (il consulte à nouveau le carnet) Ah ! Non !! « Il est faignant » ! D’accord ! (regardant son fils) Bravo, tu me fais honte ! (regardant le carnet). « De plus… (il hésite)… de plus… son … son… écriture… son écriture est… est… est… ill…ill… illisible ! ». Bon, je téléphone au collège ! tu l’auras cherché ! (Il décroche son téléphone et compose un numéro très long d’au moins 25 chiffres. Cela sonne puis on entend une musique et une voix synthétique).
- La voix : Bonjour, bienvenu sur le téléphone de l’Education Nationale. Vous êtes bien au (changement de voix) collège Baudelaire (changement de voix). Si vous désirez avoir un personnel de l’enseignement, tapez 1. Si vous désirez joindre le secrétariat, tapez 2.
- Le père : Ah ! Tu vas voir, je vais joindre ton professeur ! Tu vas voir ! Une honte, je te le dis ! Une honte ! (Il appuie sur 1)
- La voix : Vous avez demandé la salle des professeurs, ne quittez pas ! Un professeur va bientôt vous répondre. Cet appel vous sera facturé (voix hachurée) 4 francs 70 (voix normale) la minute. (Changement de voix). La référence du professeur qui va prendre votre appel est (voix syncopée) 3/2/3/4/8/8/9/8.
- Le professeur : Salle des professeurs, bonjour.
- Le père : Bonjour, monsieur. Pourrai-je parler à monsieur Marlot ? Je suis le père de Jonathan Filk.
- Le professeur : Désolé, le professeur que vous demandez n’est pas là. Mais, je peux vous mettre en relation avec le service des bulletins scolaires afin de consulter le bulletins de votre enfant.
- Le père : Ah, oui ! Tiens, bonne idée.
- La voix (avec musique) : Service des bulletins, bonjour. Tapez sur votre clavier téléphonique la classe de votre enfant et son code secret, visible dans son dossier.
(Le père exécute la tâche)
Votre enfant est en (voix syncopée) 4 / ème / 5. (changement de voix). Si vous confirmez cet classe, tapez 1. Si vous vous êtes planté, tapez 2.
(Le père confirme)
Voici les résultats de (changement de voix) Jonathan Filk : (changement de voix) Français (changement de voix, c’est la voix d’un professeur de français) « Un élève peu attentif et bavard. Et qui en plus écrit comme un goret. Et encore ! Ma femme a vécu à la campagne et avait des gorets… Bin, même eux auraient mieux écrit c’est dire ! » (changement de voix) Mathématiques (voix du professeur de mathématiques) Chiant ! (changement de voix). Désirez-vous la suite des matières ? Appuyez sur 1. Sinon, raccrochez. (Le père raccroche et sort de scène)
- Le père (en s’éloignant) Le progrès, ça aide dans l’éducation des enfants, y’a pas à dire !
NOIR
IV/ (On revoit le personnage du sketch II. Il s’est endormi contre son téléphone. Il ronfle légèrement. La voix mélodieuse débite inlassablement les villes de départ)
- La voix : … Si vous partez de Marseille, tapez 50127. Si vous partez du Mans, tapez 50128. Si vous partez de Montélimar, tapez 50129. (Le personnage commence à s’éveiller). Si vous partez de Montpellier, tapez 50130…
- Le personnage (brusquement) Marseille, elle a dit Marseille ! (s’adressant au téléphone) Tu as dit Marseille ! Je l’ai entendu ! (éclatant de rire) Tu croyais que je craquerai… Que je ne tiendrai pas !!! (Triomphant) Je t’ai eu. Tu as dit Marseille. Je dormais pas ! Hein, même que le numéro, c’est… (baissant le ton)… c’est… (réalisant qu’il n’a pas le numéro. La lèvre inférieure tremble. Il se retient de pleurer) Et bin, on va recommencer, voilà…
NOIR
V/ (On entend seulement la voix off dans le noir)
- La voix : (après une musique type « Chevauchée des Walkiries ») Vous avez demandé la police, ne quittez pas ! Vous avez demandé la police, ne quittez pas ! Si vous désirez des renseignements sur les carrières dans la police, tapez 1. Si votre voisin fait trop de bruit, tapez 2. Si le chien aboie, tapez 3. Si la caravane passe, tapez 4. Si vous êtes victime d’une agression, tapez 5. (On entend alors le bruit d’une touche enfoncée de nombreuses fois, de façon frénétique. La voix reprend alors). Vous êtes victime d’une agression, ne paniquez pas. Un agent va bientôt vous répondre. (Une musique se fait alors entendre). Veuillez patientez. Cet appel vous sera facturé (voix syncopée) 3 / francs / 56.
(On entend alors une sonnerie de téléphone. Au bout d’un moment, on décroche. La lumière s’allume. On voit un policier au téléphone).
- Le policier : Allô ? Allô ?… Allô ? Commissariat central, j’écoute… Allô ? C’est la police… Vous ne craignez plus rien… Allô ?… (Il raccroche). Encore une blague… C’est fou le nombre de canulars qu’on a eu depuis l’installation du répondeur…
NOIR
VI/ (On retrouve le personnage du sketch II. Il est très tendu et semble attendre avec anxiété. Ses vêtements sont froissés, il est décoiffé)
La voix off : Si vous partez de Mont-de-Marsan, tapez 50126… Si vous partez de Marseille, tapez 50127…
Le personnage (bondissant) : Voilà. Ça y est ! C’est ça ! (il tape sur son clavier) 5… 0… 1…2…7… valide… Et voilà !
La voix off : Vous partez de Marseille…
Le personnage (haussant la voix) : Oui, oui, oui… OUI, OUI !
La voix off (haussant la voix) : Je peux en placer une, oui ? (Le personnage sursaute. La voix off s’énerve). Deux plombes que je suis au téléphone avec vous. Ça suffit, oui ! (Le personnage se liquéfie puis timidement déclare quelques « allô ? »). Donc, je reprends (toute trace d’énervement disparaît. La voix off reprend son timbre normal). Vous partez de Marseille St Charles. Vous allez maintenant indiquer votre gare d’arrivée. Si vous partez d’Arras, tapez 1… Si vous partez d’Alberville, tapez 2. Si vous partez d’Antibes, tapez 3… (Fin en chuintant. Le personnage a de nouveau la lèvre inférieure qui tremble).
NOIR
VII/ (La musique des « chiffres et des lettres » s’élève. Deux personnages sont assis l’un à coté de l’autre. Ils sont concentrés et possèdent chacun un bloc de papier et un crayon. Ils restent silencieux pendant le générique).
Personnage A : … Première.
Personnage B : … Troisième.
Personnage A : … Troisième.
Personnage B : … Deuxième.
Personnage A : … Quatrième.
Personnage B : … Première.
Voix off : (avec un fort accent provençal) Les chiffres… Un… Un… Un… Un… Un… et Un… (les personnages notent scrupuleusement chaque chiffre). Le chiffre à trouver : trois millions six cent quatre vingt deux mille cinq cent deux. (Un temps. Une petite musique d’attente se fait entendre. Les personnages A et B essayent mais ont l’air bien embêté. Ils grimacent légèrement, se grattent la tête, s’essuient le front.)
Voix off : Messieurs ?
A et B (ensemble et bien embêtés) : Non, non, on trouve pas là ! On ne voit pas… Tant pis hein, la prochaine fois.
Personnage A : C’est bête, hein, pourtant, comme quoi, chez soi devant la télé, c’est plus facile…
Personnage B (se penchant vers A, en confidence) : Dis donc, ce sketch, là, il n’a pas de rapport direct avec le reste ?
Personnage A : Bin, y’a une voix off quand même… Hein ?
Personnage B : Oui, d’accord, mais il n’y a pas de rapport DIRECT !
Personnage A : En fait non, mais, je savais pas où le placer, alors… Et puis, ils ne s’en rendront pas compte…
Personnage B : Tu crois ?
Personnage A : Certain ! Ils ne verront que du feu ! On enchaîne ?
Personnage B : On enchaîne !
NOIR
Publié par Estebàn
à 2005-12-01 12:16:15
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| Mes histoires sont tes amies
Lundi 28 novembre 2005
[Toujours pour le copain théâtreux, j'avais également écrit ce sketch. J'l'aime bien aussi, alors je vous le livre]
Situation : Nous sommes dans une émission politique. On aperçoit un présentateur et un invité. On entend un générique puis une voix off nous présente le plateau.
- La voix off : Comme chaque dimanche, à dix-neuf heures tapantes, précises, sonnantes et trébuchantes, Philippe Poireau vous présente « Face en direct… pile en différé ».
- Philippe : Bonjour à toutes, bonjour à tous, bonjour Gautier.
- Gautier de Saint-Ange : Bonjour Philippe.
- Philippe : Alors Gautier, vous connaissez le principe de notre émission. « Face en direct, pile en différé » c’est (se tournant vers le public) 100% réponses, 0% langue de bois.
- Gautier de Saint-Ange (très souriant) : Absolument, Philippe.
- Philippe : Gautier, faut-il encore vous présenter ? Qui ne vous connaît pas, Gautier de Saint-Ange ? Vous êtes un peu le « Monsieur Progrès » du conseil général. Toujours prêt à aller de l’avant, et toujours proche des gens. Vous ne négligez pourtant pas, malgré vos occupations, votre vie de famille puisque votre épouse est sur le point d’accoucher d’un… quatorzième enfant…
- Gautier de Saint-Ange : Quinzième, Philippe !
- Philippe : Mille pardons. D’un quinzième enfant. Quelle santé !
- Gautier de Saint-Ange : (modeste) Rien d’extraordinaire, Philippe. Des légumes verts et une cure de Ginseng (Regardant le public) Le Ginseng m’apporte santé, vitalité et dynamisme. Une ampoule par jour. Pas d’utilisation prolongée sans avis médical !
- Philippe : Et là, surprise, vous vous présentez à la mairie de Nice.
- Gautier de Saint-Ange : Oui, Philippe, car il faut un homme de poigne de terroir pour guider les niçois.
- Philippe : Alors Gautier, vous appartenez au P.O.U.L.E.
- Gautier de Saint-Ange : Oui, le Parti Original et Utopique Local des Ecologistes. Et je vous rappelle notre slogan : Pour la promotion de l’Homme, et non pas pour l’Homme en promotion !
- Philippe : C’est vachement bien comme slogan !
- Gautier de Saint-Ange : (Modeste) Oh, vous exagérez…
- Philippe (très enthousiaste) Non, non, vraiment, ça sonne bien, c’est frais, net, clair, c’est nouveau…
- Gautier de Saint-Ange : Vous êtes bien bon, Philippe.
- Philippe (très sérieux de nouveau) : Mais, justement, Gautier, vous vous définissez comme écologiste… Alors pourquoi ne vous ralliez-vous pas aux Verts ?
- Gautier de Saint-Ange : (Très vif, s’animant soudain et rejetant en arrière sa mèche) J’attendais cette question ! (Devenant très calme et très doux, comme lorsqu’on explique à un enfant). Et bien, le parti des Verts est un parti dépassé ! Ils rechignent sur le nucléaire, ils pleurent les tourterelles, mais finalement, ont-ils conscience des véritables vérités vraies de la vie ? (Un temps, puis brusquement) Non ! Quetch ! Rien du tout ! Ils n’ont même pas de portail Internet, c’est dire !
- Philippe : Enfin, quand même, les Verts font de bonnes choses…
- Gautier de Saint-Ange : Cette écologie sent le fromage de chèvre et le Patchouli ! Cette écologie n’est là que pour nous culpabiliser lorsqu’on perfore une baleine pour en faire un rouge à lèvres ou lorsqu’on vidange un pétrolier en haute mer. Tout cela a fait son temps…
- Philippe : Et c’est là que vous intervenez…
- Gautier de Saint-Ange : Oui ! (Radieux) L’écologie que je prône est une écologie qui prend en compte la dimension économique. D’ailleurs, avez-vous remarqué comme le mot « écologie » rime avec le mot « économie » ?
- Philippe : … Et avec « Profit » ?
- Gautier de Saint-Ange : « Harmonie »
- Philippe : … « Prix » ?
- Gautier de Saint-Ange : « Nucléaire énergie »
- Philippe : …euh ? …
- Gautier de Saint-Ange : (Très sérieux, à la manière d’un présentateur TV) Il ne vous reste que quelques secondes. Philippe ?
- Philippe : (Fébrile) : Euh… Attendez, je l’ai sur le bout de la langue… Euh… Euh… (Eclatant) « Bernard Tapie » !
- Gautier de Saint-Ange : (Navré) Nooon !!! Là non ! Philippe… Vous me décevez…
- Philippe (baissant la tête) : S’cusez m’sieur, je’l f’rai pus.
- Gautier de Saint-Ange : Allez, canaillou, ça ira pour cette fois ! (il lui pince la joue). Petit coquin, va !
- Philippe : (Sérieux à nouveau) Une nouvelle écologie en somme ?
- Gautier de Saint-Ange : C’est ça ! Vous savez, Philippe, pour moi, l’écologie, c’est lorsque la nature respecte l’Homme. (Très doux et presque inquiétant). L’homme est supérieur à la nature…
- Philippe : (même jeu) Elle doit s’adapter à nous…
- Gautier de Saint-Ange : Elle a bien de la chance, la nature…
- Philippe : Si on voulait… On pourrait l’anéantir…
- Gautier de Saint-Ange : (s’emportant) Juste un bouton à appuyer, hein ! Et plus rien ! Alors, la nature, ras la casquette ! On la tolère ! Qu’elle en soit bien heureuse !
- Philippe : Qu’elle ne vienne pas se plaindre !
- Gautier de Saint-Ange : (S’emportant de plus en plus) Déjà qu’elle vient dans notre pays…
- Philippe : … Et sans papier encore…
- Gautier de Saint-Ange : Oui, tiens oui, justement… (il sort un grand mouchoir et s’éponge tout en respirant fort).
- Philippe : (le consolant) Voilà, tu t’emportes et tu sues… Combien de fois je te le dirais ? (Le député ne dit rien) Combien, de fois ? Et le soir, tu sens le boudin ! (le député baisse la tête) La sueur à plein nez ! Et qui se tape tes chemises ? Qui ? Mmm ? Et rien, pas un mot de remerciement ! Mais je n’en veux pas, va ! (soulagement du député) Je te demande seulement de faire un effort… Arrête de t’emporter… Tes glandes sudoripares ne le supportent plus… Tu sais ce qu’a dit le docteur ? (Le député fait oui de la tête) Tu le sais ? (Le député susurre un oui). Bon, alors on reprend.
- Gautier de Saint-Ange : (très calme) Pour vous faire comprendre mon programme, je vais vous donner un exemple. Les contribuables niçois m’ont permis d’acquérir une petite résidence secondaire. Ce qui est parfaitement normal. On ne peut prétendre être député sans villa secondaire. C’est une sorte de prolongement de l’appartement de fonction.
- Philippe : Tout à fait !
- Gautier de Saint-Ange : J’ouvre une parenthèse : j’ai acquis cette maison pour une bouchée de pain. A peine quelques kilofrancs. Alors, vous voyez, les râleurs peuvent se taire. Leur argent est bien géré !
- Philippe : On ne peut donc pas vous reprocher l’inaction ! Vous entreprenez, vous investissez ! La région bouge !
- Gautier de Saint-Ange : Vous ne croyez pas si bien dire ! Je continue mon exemple. Si j’ai acquis, grâce aux contribuables (que je salue au passage), une maison peu chère, c’est parce qu’il y avait des travaux à effectuer.
- Philippe : Vous avez mis la main à la pâte !
- Gautier de Saint-Ange : Exactement. Les travaux étaient légers : un petit relevé métrique, une creusée et une coulée de fondations, une fabrication de vide sanitaire, une pose de plancher, une élévation de murs, une mise en place de la toiture, un léger aménagement intérieur – cloisons, plomberie, électricité, chauffage, papiers peints, carrelages-.
- Philippe : Le minimum pour habiter.
- Gautier de Saint-Ange : L’essentiel ! Non au superflu ! Le conseil général a engagé pour cela des entreprises de la région. Comme quoi, vous voyez, nous luttons contre le chômage !
- Philippe : Mais concrètement, cela n’a pas été trop cher pour le contribuable ?
- Gautier de Saint-Ange : Trois fois rien ! Nous avons payé les ouvriers au noir ! Des économies, je vous dit !
- Philippe : J’entends bien… Mais, l’écologie là dedans ?
- Gautier de Saint-Ange : (triomphant) Je vous attendais. Et bien j’ai acquis cette maison dans un but écologique !
- Philippe : Ecologique ?
- Gautier de Saint-Ange : Je possède maintenant un grand terrain de plusieurs hectares pour moi seul au bord de la mer. Si je n’étais pas intervenu, on aurait construit 15, 20 lotissements sur ce même endroit. Je contribue donc à ma manière à la sauvegarde du littoral.
- Philippe : Et bien merci Gautier. Demain, nous recevrons Edouard de Barnacier, représentant du D.I.N.D.O.N., la Délégation INternationale Des Opprimés Niçois. Excellente fin de soirée.
NOIR
Publié par Estebàn
à 2005-11-28 13:59:22
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| Mes histoires sont tes amies
Dimanche 27 novembre 2005
[Voici un sketch, écrit pour un copain théâtreux, il y a cinq ou six ans. Ce texte est resté lettre morte. C'est con, je l'aimais bien, moi, ce texte. Je viens de retomber dessus. j'ai envie de le partager]
Deux personnages sont en scène. Ils dialoguent face au public.
A- C’est quoi, ton type de filles ?
B – Moi, j’ai toujours été attiré par les filles qui portaient des lunettes.
A- (air pleins de sous-entendus) Ah oui ? Les filles à… lunettes…
B- (naïf) Oui, les filles à lunettes… (lyrique) Il y a quelque chose d’à la fois austère et délicat. Un zeste intello aussi… Surtout quand ce sont des petites lunettes rondes. Fines. Le coté étudiante.
A- (fredonnant la chanson de Richard Gotainer) Femmes à lunettes, femmes à luuunnneeettteees…
B- (comprenant) Voilà, voilà, on est repartis dans le facile et dans le grivois…
A- (faussement choqué) Moi ? Moi ? Tu exagères ! Non, non, j’ai rien dit… J’te jure… Comment tu peux me soupçonner ? Après tous ces moments partagés ensemble ? Après toute cette amitié ?
B- (Méfiant) Ouais, n’empêche que j’ai des doutes.
A- (La main sur le cœur) Tu as tort. Vraiment. (d’un air mielleux) Alors, les filles à lunettes…
B- Bin, tu sais, j’en ai connu une qui en avait trois paires.
A- Trois ?
B- Oui, elle s’appelait… Camille… Une brune, pas très grande, très sympa, qui bossait au musée d’Art Moderne…
A- Camille Morin !
B- (très surpris) Tu la connais ?!
A- Je suis sorti avec elle… En 97… (A va commencer à rire en racontant son anecdote, B va l’inciter à continuer, même s’il ne rit pas beaucoup). C’était en Avril… Elle était avec un type super naïf… qui croyait qu’elle bossait tard le soir…
B- (faussement naïf) Ah oui ? En… avril… 97…
A- Oui ! Elle ne t’a pas raconté ? Un type qui écrivait… Fou d’elle. Et pour se marrer, elle lui demandait de lui écrire des poèmes. Ce qu’on a pu rire en les lisant. Et une chaude, cette nana ! Avec toi aussi ?
B- (un peu froid) Non, pas trop avec moi… Elle préférait que je lui écrive des poèmes…
A- (réalisant sa bourde) Ahh !??? Mais… A la réflexion, la poésie c’est bien aussi… (un temps) Non ? Et… C’est vrai tiens, qu’elle avait trois paires de lunettes ! J’avais oublié…
B- (un temps) Ouais, elle en avait toujours trois paires dans son sac, tout au fond. Je me souviens de son sac, d’ailleurs, beaucoup plus que d’elle-même d’ailleurs ! C’était un grand sac fourre-tout.
A- un truc sans forme… Genre vesse de loup géante… D’ailleurs cela avait la même couleur !
B- (riant) Une vraie poche kangourou ! (B s’assoit, A le suit) Les trois paires de lunettes étaient coincées, serrées, entre son rimmel, des tubes de rouges à lèvres
A- Il y avait même des petits échantillons au cas où.
B- Des paquets de mouchoirs.
A- Pas seulement pour son nez, mais aussi pour ceux des autres. Elle était habituée à ce que les autres n’en ai jamais…
B- Un petit agenda…
A-…Un minuscule carnet d’adresse…
B- Un microscopique porte-monnaie…
A- Une boite d’aspirine…
B- Des préservatifs
A et B (ensemble, comme s’il imitaient Camille) – « parce que, vous, les mecs, vous n’en avez jamais ! »
A- Des crayons…
B- à mine…
A- et à maquillage…
B- pour avoir une belle mine.
A- Et puis... trois paires de lunettes dans son repaire de trésors féminin.
B- Une paire de lunettes roses pour le passé…
A- Une paire de grises pour le présent…
B- Une paire de noires pour le futur.
A- Tu te souviens ? Souvent, elle chaussait ses verres fumés rosâtres et restait ébahie devant son passé…
B- …Quand elle les retirait, elle posait sur son nez ses lunettes grises et se désespérait…
A- (d’une voix geignarde) « Merde, c’était quand même mieux avant »…
(Un temps)
B- Elle était quand même un peu limite, non…
A- Elle n’était pas si bien que ça finalement, cette fille…
B- Tu veux que je te dise, bin, elle passait son temps à conjuguer sa vie au passé…
A- Et elle s’est jamais aperçu que le passé est rarement simple…
B- …et souvent imparfait !
Noir
Publié par Estebàn
à 2005-11-27 11:04:47
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| Mes histoires sont tes amies
Vendredi 25 novembre 2005
Romain, c'est le prénom de mon nouveau personnage. Le roman s'appelle, pour le moment, "Angus et les autres".
L'histoire se passe entre Nice, l'Irlande, et un pays musulman qui ressemblera furieusement au Maroc. Trois lieux auxquels je tiens, pour une demi tonne de raison.
Romain, donc, à un moment donné, ira sur des îles au large de Cannes. Il ira précisément sur St Honorat, une petite île qui regroupe une communauté d'une trentaine de moines. Romain et moi partageons la même passion pour les îles. Tout comme Romain, j'adore prendre le bateau pour traverser des bout de mer. Marie-Galante, du coté de la Guadeloupe, Inishmore en Irlande ou encore les îles de Lesrins sont des endroits pour lesquels on a craqué tous les deux.
[Pour ceux qui auraient râté des épisodes précédents, je remettrai des photos de ces deux dernières îles dont je parle; promis, juré...]
Hier, donc, malgré le vent bien vif, j'ai fait une petite virée du coté de Lesrins. Ballade en solitaire avec comme unique compagnon mon personnage.

ça c'est un coté. On aperçoit, au fond, l'Esterel.

Et voilà l'autre coté. La ballade se fait donc autour de l'île. On peut aussi la traverser de part en part. Hier, parce que c'était la morte saison, on était moins de dix sur cette île. Solitude absolue donc, et partage intime, en face à face avec moi-même.

Promenade douce, avec une sieste à la clef, pas loin de là, uniquement bercé par le ressac.

Des idées fourmillent. Et déjà, il est temps de repartir. Mais, j'ai aimé me mettre dans les pas de Romain. J'espère qu'il a aimé se retrouver dans les miens !

Je suis rentré, vanné, mais plus en forme que lorsque je suis parti. Je remonte tranquillement ma pente. Je ne suis pas mécontent, moi...
Publié par Estebàn
à 2005-11-25 07:53:24
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| La photo est ton amie, Mes histoires sont tes amies
Mardi 20 septembre 2005
Raymond La Cloche. C'était comme ça qu'on l'appelait. On avait jamais vraiment su comment il s'appelait. Raymond, ça oui, on savait, parce que des fois, quand il avait bu, il le gueulait, son prénom. Et même à pleins poumons. Même que les flics, parfois, l'embarquaient, parce qu'il faisait décidément trop de ramdam dans le quartier en pleine nuit. "J'm'appelle Raymond, qu'y hurlait. Et j'vous emmerde tous !". Et il ne s'écoulait pas trois minutes pour que des lumières s'allument aux fenètres, et qu'on lui balance des seaux d'eau ou des injures.
Le nom, on n'a jamais trop su. Un truc comme Reynotot ou pas loin. Alors, nous, on avait trouvé que La Cloche ça lui irait bien, d'autant que c'en était une, de cloche. Un clochard, je veux dire. Parce que, ça, y'avait pas de doute. Il faisait la manche du matin au soir, pas très loin du square Lafayette. Les gens ne lui donnaient jamais grand chose. Faut dire aussi, il n'y mettait pas trop du sien. Il n'était pas rare qu'il insulte les passants, y compris ceux qui lui refilaient un euro ou deux, alors évidemment, ça refroidissait. L'odeur aussi y était pour beaucoup. Là non plus, à part les douches forcées des flics qui l'embarquaient pour tapage nocturne (fallait les comprendre, les cognes, c'était pas humain, cette odeur, des fois...), il n'était pas un furieux adepte de la flotte.
N'empêche, moi, Raymond, je l'aimais bien. Peut-être parce que moi, j'avais pris le temps, celui de m'arrêter un peu, et de discuter, parce que j'avais rien en particulier à faire un jour. Et qu'après, je n'hésitais jamais (sauf des jours où l'odeur était trop forte, mais finalement, je m'y étais presque habituée) à papoter un peu avec lui.
C'est lui, une fois qui m'a dit si je connaissais le requiem de Mozart. Moi, la musique classique, c'est pas mon truc, c'est plutôt un truc de bourgeois. J'ai pas vraiment relevé. N'empêche qu'il a insisté, et que j'ai répondu que non. Alors, de son sac en lambeaux, tout tâché, il a sorti un walk-man, et il me l'a planté sur les oreilles. La musique a commencé, et il m'a fait signe d'écouter. Il ressemblait, à ce moment, à un chef d'orchestre. J'ai pas osé enlever le casque, alors j'ai écouté, et, oui, finalement, c'était pas mal... Mais le truc, c'est que, tandis que j'écoutais son Mozart, j'ai compris un truc super important.
Quand il gueulait, la nuit, ou quand il engueulait les passants, c'était tout simplement parce qu'il ne pouvait pas écouter son walk-man. Parce qu'il lui fallait des piles et qu'il n'était pas en état d'aller en acheter, ou bien qu'il était trop tard, ou encore qu'il n'avait pas de fric.
C'était tout con.
On pense souvent que le fric qu'on donne aux clochards file illico dans la vinasse de bas étage. C'est parfois vrai. Mais dans le cas de La Cloche, c'était parce que sa part d'humanité, sa part artistique avait besoin de piles pour continuer à vivre...
Depuis, quand je lui rends visite, j'oublie jamais de lui apporter une boite de piles.
Publié par Estebàn
à 2005-09-20 06:23:10
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| Mes histoires sont tes amies
Lundi 19 septembre 2005
C'était il y a douze ans, on en avait 22. L'âge des possibles et des probables.
Tu te souviens de ce périple ? New-York, la Nouvelle Orléans, Montréal dans un premier temps, au rythme des Greyhounds. Et puis Montréal - Edmonton, au volant d'une voiture qu'on devait convoyer. Tout ça pour atteindre Vancouver et rendre visite à ton oncle.
Pari fou lancé autour d'une bière, qu'on arrivait tout à coup à atteindre. Tous ces jours de bus et de bagnoles, toutes ces clopes grillées au fond de nos poumons, toutes ces rencontres d'auberges de jeunesse.
Tu te souviens ? On se sentait libres comme jamais, du matin jusqu'au soir, on apréhendait le monde entre nos phalanges.
On avait visité Rénato, à Montréal... Tu te souviens ? Et voilà qu'il nous avait parlé de Peter Gabriel et de son concert. Que c'était fun et grandiose.
Trois mois plus tard, la tournée passait pas loin de chez nous, alors on y avait été. Petit clin d'oeil au Québec qui nous manquait si fort pour tout un tas de raisons.
Tu te souviens comment ça commençait ? Peter Gabriel surgissait du sol dans une cabine téléphonique. Et puis, relié au fil du téléphone, il chantait. "Come on, come talk to me". Beau moment...
Que reste-t-il de tout ça aujourd'hui, à part mes souvenirs ? T'en souviens-tu seulement ? Imagines-tu combien tu me manques, combien ça me manque ? Liras-tu seulement ces mots qui te sont destinés ? Auras-tu le temps ?
Qu'avons-nous fait de ce temps-là, chacun de notre coté ? Est-on devenus tellement sérieux qu'on en oublierait d'être nous-même ?
Te souviens-tu seulement de moi, et de l'amitié que je t'ai porté ?
Devines-tu au moins les parcelles de ma solitude ?
Publié par Estebàn
à 2005-09-19 10:11:45
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| Mes histoires sont tes amies
Samedi 17 septembre 2005
J'ai écrit cette histoire pendant l'été 2003, en pleine canicule. L'idée m'était venue alors que je rapportais un pack d'eau chez moi. J'avais écrit cette histoire en deux nuits, et elle n'a pratiquement pas subi de transformations. C'est assez rare. D'habitude, j'ai besoin d'une certaine quantité de réécriture. J'avais eu le même genre d'expérience avec la nouvelle "Bourgeon d'asphalte" (que j'ai mis sur le blogue le 7 janvier dernier). Le premier jet a été le bon. Comme si l'histoire avait mûri juste le temps qu'il fallait, et que je l'avais cueillie pile au bon moment. Depuis, je n'ai écrit que mon roman, "avis de tempête". Il faudrait que je me remette à la nouvelle. C'est un genre nerveux que j'affectionne beaucoup. En tout cas, voici la fin de celle-ci. J'espère que ça vous plaira. Bonne lecture. ;-)
(suite de la nouvelle... Donc, si vous voulez le début, et que vous ne l'avez pas lu, filez d'ici, et retournez à hier !)
Parfois, au cœur de la nuit, il s’était risqué à sortir.
Dehors, les odeurs étaient insupportables : odeur de cadavres en putréfaction, odeur de nourriture, odeur de mort et de désespoir. Les insectes pullulaient en abondance. On entendait d’ailleurs distinctement leur grouillement. C’était le seul et unique bruit de la ville morte.
Une nuit, il s’était rendu à la bibliothèque. Il n’avait rencontré strictement personne. Pourtant, il avait tremblé tout le long.
Il fallait tromper son ennui. Il s’était dit que de la lecture serait agréable.
La bibliothèque avait été saccagée, comme bon nombre de bâtiments publics, mais il était parvenu néanmoins à dénicher quelques livres. Muni de ses trésors, il avait regagné ensuite très vite son appartement.
Il fit une autre grande sortie.
Il ne restait qu’une bouteille du deuxième pack.
Un soir, il se risqua à aller au bord de la mer.
Avant, c’était à cinq minutes à pied de chez lui. Il avait juste deux rues à traverser et il y était, face aux embruns et aux rouleaux.
Maintenant, c’était autre chose. La grève s’étendait à perte de vue. Des milliards de galets, poussiéreux, et la mort, encore, sous la forme d’algues sèches et de coquillages calcinés. Au loin, très loin, il lui sembla que l’horizon ondulait un peu, mais on était la nuit, et cela pouvait être une erreur de ses sens.
La mer s’était retirée à jamais.
Il se laissa aller à pleurer.
Tout à coup, il se ficha du danger potentiel de faire du bruit. Il comprit, à cet instant, que tout était sans espoir, et qu’il allait crever, qu’il avait seulement réussi à repousser l’inévitable, mais que c’était joué de toutes façons.
Il resta longtemps, les genoux ramenés tout contre sa tête, à sangloter.
Ça devait arriver.
Quarante-deux jours, il avait tenu.
Il avait retardé l’inéluctable mais le glas avait sonné.
La dernière bouteille était vide.
Il avait bu sa dernière gorgée le matin même. Déjà la soif faisait son œuvre. Il avait espéré tenir jusqu’au soir, mais il commençait déjà à souffrir, alors qu’on n’était qu’au tout début de l’après-midi. Depuis deux jours, sa radio était allumée en permanence et il avait parcouru de long en large toute la bande FM plusieurs fois. Mais il n’y avait rien.
Plus de son, plus d’attente, plus d’espoir. Seulement la chaleur.
Il s’était mis devant son réfrigérateur maintenu ouvert. Ainsi, il avait moins chaud.
Il avait songé au suicide, mais il n’en avait pas le courage. Oui, il avait encore peur de la mort et de la douleur.
Il espérait ne pas trop avoir mal, il espérait s’endormir, comme ces gens qui s’endorment dans la neige.
Il n’avait plus de salive. Il ne pouvait plus rien avaler. Il gardait les yeux fermés presque en permanence. Sa respiration était régulière mais devenait pesante.
L’air qui courait en lui asséchait un peu plus sa gorge.
Ses muqueuses étaient de plus en plus sèches.
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