Mes humeurs à moi



Publié le mardi 14 mars 2006


Mardi 14 mars 2006

variation sur un thème

 

Vous vous souvenez de Jemma-el-Fna, la nouvelle que j'ai publiée le 28 février sur ce blogue ? Je vous avais dit que ces pages provenaient, à la base, d'une grosse histoire, et que je les avais ôtées. J'ai alors écrit Jemma-el-Fna, et la fin m'avait été suggérée par mon ami José... Seulement voilà, j'avais aussi une autre idée pour cette histoire. Alors, j'ai composé une autre version. Voici donc une sorte de "director's cut", une autre version de mon histoire, avec une tonalité différente. J'aime profondément les deux versions, parce qu'elles correspondent à deux pans de ma personnalité.

Bien, maintenant, oubliez l'autre version (il sera toujours temps d'y retourner), et prenez celle-ci comme une histoire nouvelle. Suivez-moi. Vous devriez reconnaître certains lieux, c'est normal.

On y va ?

Jemma-el-Fna

Marrakech…

C’est la chaleur qui le surprend, une chaleur sèche et violente. Il plisse les yeux face à ce paysage blanc et plat. Chaque objet, autour de lui, semble briller que ce soit le métal de l’escalier, les fenêtres de l’aéroport, les hublots ou la carlingue. Les marches résonnent sous chacun de ses pas. Il suit la file des touristes de l’avion. La terre succède au goudron des pistes. C’est une terre rouge brique.

Il s’était attendu à un aéroport international ; il arrive dans un hangar.

Son avion est le seul à avoir atterri. Il y a peu de monde. Il choisit une des trois files d’attente à la douane. Un simple coup de tampon le sépare de l’aventure. Tout en attendant, il jette des coups d’œil ici et là et il reconnaît alors quelques voyageurs. Le père qui veut jouer au copain-complice avec son fils; la jeune femme Marocaine ; l’autre femme, plus âgée, voilée; les deux Anglaises à la peau laiteuse et au visage constellé de tâches de rousseur. A la sortie de l’aéroport, il s’assoit sur son sac et fume une cigarette. Il est littéralement perdu, le dépaysement est absolu. Il observe l’endroit où pas un souffle de vent ne s’élève. On lui propose plusieurs fois un taxi, mais il refuse. Il veut savourer l’instant et rester encore un peu dans ce sas, dans cet entre-deux mondes.

Les mouvements sont lents, la chaleur écrasante, le bonheur absolu.

Au bout d’un certain temps, il décide qu’il est temps d’y aller. Il se lève, et comme par magie, un taxi se retrouve devant lui. Il s’engouffre dedans. C’est une vieille Mercedes jaune affichant des centaines de milliers de kilomètres au compteur avec un conducteur sans âge et baratineur au volant. Des sourates du Coran pendent du rétroviseur. Sur le tableau de bord, le conducteur a posé de la fourrure synthétique – rose à l’origine, blanc sale à l’heure actuelle. Le pare-brise est étoilé par endroit.

Il ne sait où porter son regard tant les lieux semblent extraordinaires.

Partout, des vieillards montés sur des ânes, des femmes voilées portant sur leur tête des branchages, des enfants pieds nus dans la poussière. Leurs yeux se fixent sur lui, l’occidental pâle qui a les moyens – moyens de prendre le taxi par exemple. On lui fait des sourires, édentés ou rayonnants, et des saluts de la main, pleine de terre ou de henné . Il ouvre son guide de voyage. Des post-it dépassent, les pages sont déjà cornées. Il a noté des adresses qu’il a soigneusement surlignées au stylo fluorescent. Le taxi ne tarde pas à s’arrêter. Il laisse 100 dirhams au chauffeur avant de se laisser engloutir par la marée humaine montante.

Il traverse la place et trouve rapidement le petit restaurant. « Chez Chégrouni ».

Il s’installe à une terrasse ombragée donnant sur la place. A l’intérieur du restaurant, il fait déjà bien trop chaud. C’est une gargote sans prétention où il commande une tajine. Il est encore tôt. Il est pratiquement le seul client à cette heure-ci. Il sort son carnet de croquis et dessine des musulmans en train de prier.

*******

Il oblique et se glisse dans une ruelle moins fréquentée. Tout à coup, il n’y a plus personne. Quelques mendiants, un vendeur de pastèques et de figues de barbarie, sur le coin, c’est tout. Il marche une cinquantaine de mètres et parvient devant une enseigne représentant un dromadaire. La porte est ouverte. Il entre dans un étroit couloir couvert de céramiques au mur dont les figures géométriques bleues et blanches s’enchevêtrent. Sur le bureau, au fond, dort un gros chat qui tranche nettement avec ceux aperçus un instant plus tôt dans la rue. Etalé sur le meuble, noir au ventre blanc, le chat savoure le confort du lieu. Ses yeux mi-clos surveillent néanmoins le passage. Un escalier se dresse devant lui. Il a été nettoyé depuis peu. Il gravit les marches et arrive devant un petit renfoncement où un homme d’une quarantaine d’années loge. Une télévision, bien calée, diffuse une émission de variétés. Il prend une simple clef attachée à un énorme porte-clefs que l'homme lui tend, redescend les escaliers et se dirige vers le patio. Les chambres sont disposées autour d’une cour intérieure en rectangle sur trois étages ; ensuite, on accède à la terrasse. Assis à l’ombre, au bord d’un canapé, un jeune Marocain peint un tabouret. Il entremêle lignes, arabesques et motifs floraux à l’aide de petits pinceaux. Il lève la tête à son passage et lui adresse un sourire chaleureux avant de reprendre son travail minutieux.

Voilà, c’est là. C’est la chambre n°5.

Il introduit la clé dans la serrure.

Le noir d’une bouteille d’encre de chine. Le contraste avec la lumière extérieure est frappant. Finalement, ses yeux trouvent l’interrupteur. L’ampoule qui pend du plafond s’allume. L’endroit est d’un dénuement monastique. Il y a, au centre de la petite pièce, un grand lit qui prend pratiquement toute la chambre ; à droite, un petit lavabo, surmonté d’un miroir ; en dessous, une poubelle ; à coté du lit, une table de nuit. Les murs sont écrus et irréguliers.

Il n’y a pas de fenêtre.

Il se dirige vers le lavabo et ouvre le robinet. Une eau marron s’écoule tout d’abord, avant de laisser la place à une eau plus claire. Il se rafraîchit alors.

********

3 : 52

La pénombre est totale.

Il a envie d’une cigarette, là, tout de suite. Il ne parvient plus à dormir. Cela fait des semaines qu’il est ici et pourtant il ne s’habitue toujours pas. Comment faire pour dormir par cette chaleur ? Pas un souffle d’air ne passe. Tout est figé, immobile. Les draps du lit sont trempés. Il tend le bras et se saisit du paquet de cigarettes et de la bouteille d’Evian. Il boit longuement. Même si l’eau n’est pas vraiment froide, cela lui fait du bien. Il allume ensuite sa Marlboro. Ses yeux s’habituent peu à peu à l’obscurité. Parfois, on entend un froissement de draps ou un raclement de gorge. A ces moments-là, il tente de deviner d’où cela peut provenir. Il s’appuie contre le mur espérant capter un peu de fraîcheur. Il comprend qu’il n’en trouvera pas. Contrairement à ce dont il s’est attendu, le mur dégage une insupportable moiteur. En un instant, il est couvert de sueur.

Il se lève et se retrouve dans le patio. C’est là son seul espoir.

Au dessus de lui, il aperçoit une lune brillante. Une lumière crue tombe sur sa peau. Il est nu, il a oublié de se vêtir. Il ressemble à un cadavre. Pourtant, il n’éprouve aucune gêne. A cette heure, tout le monde dort. Il respire un grand coup et marche lentement, puis il s’installe sur le canapé où le jeune peintre était assis quelques heures plus tôt. Ce dernier a laissé sur la table tout son matériel. Il embrasse l’ensemble d’un simple regard. La table est jonchée de petits pots de couleur et des pinceaux trempent dedans. Le tabouret, à moitié peint, est posé à terre. Sa première cigarette terminée, il en allume une seconde, et reste ainsi à la savourer sans bouger.

Il aime cette sensation douce-amère des cigarettes qu’on fume les unes à la suite des autres.

Il a de quoi voir venir, son paquet est encore plein. De temps à autre, il s’hydrate un peu. Il se limite au minimum de gestes possibles et fixe finalement son regard vers le ciel. Il aperçoit la constellation d’Orion, belle et lumineuse au dessus de lui. Elle est aussi belle que ce fameux soir, à Nice. Il songe à aller voir la terrasse mais renonce bien vite à cette idée. C'est trop vaste, trop grand.

Il pense alors à la chambre n°5 et se surprend à sourire. Cette chambre si minuscule, si étroite où un sentiment d’engoncement et de claustrophobie poisse des murs. Son guide de voyage mettait en garde tout ceux qui s’y aventuraient. Et personne n’en voulait jamais.

Il avait été le seul.

Il aime cette chambre… Oh, oui ! Il l’aime cette chambre ! Tout est petit, ramassé, brûlant, étouffant. En fait, cette chambre, c’est son refuge.

Oui… C’est ça.

Il s’arrête. Sa cigarette pend au bout de ses doigts. Tout s’ordonne dans sa tête. Il palpe le manque, un manque violent, affreux ; il a besoin de sécurité. Il comprend enfin ce qui lui a toujours fait défaut.

L’extérieur devient insupportable ; cet extérieur empli de souffrances et de chats maigres à faire peur. Plein de microbes, plein d’eau croupie. Rentrer, se protéger, regagner la chambre, et s’y enfermer.

A tout prix.

Il est à l’opposé. Face à lui, la porte ; et une dizaine de mètres qui le sépare d’elle. Hors de question de traverser directement et de passer dans les rayons de la lune. Non, il faut rester du coté de l’ombre et se cloîtrer dans la pénombre, ainsi, ils ne le verront pas.

Ils ?

Le patron bien sûr, mais aussi les autres. Tous les autres. Les routards, les employés, et… ceux qui sont cachés, ceux qu’on devine et qui surveillent. Il progresse le long des murs en céramique. Le bleu qu’on voie le jour a fait place à un noir mauvais. Et ce noir se referme sur lui.

Il faut retourner dans la chambre. Vite.

Il a la certitude qu’on l’observe. Il écarquille les yeux mais il n’y a personne. Pourtant, il les sent tous là. Il ne sera à l’abri que dans la chambre, la petite chambre, la chambre fœtale.

Reptation ! Ça rampe dans l’ombre, il en est sûr maintenant ! Comment a-t-il pu être si aveugle ? Ils ont tout fait pour l’attirer hors de la chambre. La chaleur, c’était une ruse, bien sûr, c’est évident ! Mais il a encore le temps de regagner la chambre.

Une mélopée lente s’élève et envahit toute la ville. Elle lui glace les os. L’appel à la prière. C’est eux, bien sûr. Il transpire abondamment, figé, recroquevillé contre le mur. Ils l’ont repéré, ils ont compris leur erreur, et ils appellent à l’aide. Mais, il ne parvient pas à remuer. Une statue, voilà ce qu’il est devenu.  Ils vont arriver. Les appels continuent de plus belle et se répercutent. Il les entend rebondir sur les murs de la Médina.

Tout à coup, il se rue dans la chambre. Il a mille fois l’impression qu’on le voie, que des milliers d’yeux se posent sur lui, que des doigts griffus le frôlent. Il rentre et se jette sur son lit, haletant, en sueur. Il respire avec difficulté, ses poumons le brûlent. Et déjà, les appels semblent s’éloigner de lui. Le danger est mis à distance.

Tant mieux. Il se sent plus tranquille. Et puis, il entend ce petit bruit, une sorte de grattement. Il tourne la tête et constate que sa porte n’est pas fermée et, dans le même temps, son sang se glace, parce qu’il aperçoit cette grande silhouette découpée dans l’encadrement.

C’est elle.

Il a tenté de lui échapper, pendant des semaines. Il l’avait presque oubliée, mais elle l’a retrouvé. Au fond de lui, il se doutait qu’ils finiraient par se recroiser, mais pas si tôt, pas maintenant. Elle est là, face à lui, et ne bouge pas. Elle ne ressemble à personne qu’il connaît, et pourtant il sait parfaitement de qui il s’agit. Elle ne ressemble pas à Céline.

Céline est morte, il l’a tuée un soir de juillet, du coté de Nice. Au dessus de lui, alors que le cadavre était encore dans ses mains, il avait vu la constellation d’Orion, belle et lointaine.

Celle qui est en face de lui fait un pas dans la chambre, puis un autre.

Et il se recroqueville sur son lit, parce qu’il est terrorisé, parce qu’il prend seulement conscience de l’horreur de son acte. Lorsqu’elle s’assoit à ses cotés, elle lui révèle son nom. Mais il le connaissait déjà.

Elle est le Remords.

L’Enfer, son propre Enfer, s’abat sur lui.



4 Commentaires :

Commentaire écrit le dimanche 19 mars 2006 à 04:46:03 (lien)
estebàn
bin, oui... et le pire, c'est que, pour l'instant, je n'ai plus d'éditeur.
Donc, voilà.
Mais, ce n'est qu'une phase. A un moment, je rebondirais...


Commentaire écrit le samedi 18 mars 2006 à 04:24:53 (lien)
Isabelle - http://isabellemenetrier.monblogue.com
A priori, tu as beaucoup de textes rangés dans tes tiroirs... Vu ce que j'en lis ici, c'est dommage...


Commentaire écrit le mercredi 15 mars 2006 à 07:45:33 (lien)
estebàn
Parfois, un simple mot résume toute une pensée, un sentiment.
C'est le cas de ton commentaire...
C'est très gentil. :-)


Commentaire écrit le mercredi 15 mars 2006 à 01:52:13 (lien)
lisa
Merci


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