Mes humeurs à moi



Publié le mardi 28 février 2006


Mardi 28 février 2006

Jemma-el-Fna

Cette histoire a une histoire. Ou plutôt plusieurs. Elle date de 2001, tout au moins en partie. Elle correspond à mon premier voyage au Maroc, et au choc culturel que j'ai ressenti. Initialement, c'était un chapitre d'une histoire que j'écrivais (une histoire où un type tombait amoureux de son armoire !). Mais ce voyage du héros n'apportait pas grand chose à l'ensemble, et ralentissait l'action. Alors, c'est devenu une nouvelle indépendante. La fin m'a été suggérée par un copain, José. C'est pour ça que l'histoire lui a été dédiée. J'espère que ça vous plaira.

******

A José

 - Mesdames et messieurs, nous venons d'atterir à l'aéroport de Marrakech...

Ce fut la chaleur qui le surprit, une chaleur sèche et violente. Il plissa les yeux face à ce paysage blanc et plat. Chaque objet, autour de lui, semblait briller que ce soit le métal de l’escalier, les fenêtres de l’aéroport, les hublots ou la carlingue. Les marches résonnaient sous chacun de ses pas. Il suivit la file des touristes de l’avion. La terre succéda au goudron des pistes. C’était une terre rouge brique. Il s’était attendu à un aéroport international ; il arriva dans un hangar. Il y avait peu de monde. Il choisit une des trois files d’attente à la douane. Un simple coup de tampon le séparait de l’aventure. Tout en attendant, il jeta des coups d’œil ici et là et il reconnut quelques voyageurs.

Les portes coulissantes de l’aéroport s’ouvrirent en couinant un peu sur leurs caoutchoucs. Il avait effectué toutes les démarches administratives. Maintenant, il était livré à lui-même. Il s’assit sur son sac et fuma une cigarette. Il était littéralement perdu, le dépaysement était absolu. Il observa l’endroit où pas un souffle de vent ne s’élevait. On lui proposa plusieurs fois un taxi, mais il refusa poliment. Il voulait savourer l’instant et rester encore un peu dans ce sas, dans cet entre-deux mondes. Ses mouvements étaient lents, la chaleur écrasante, le bonheur absolu.

Au bout d’un certain temps, il décida qu’il était temps d’y aller. Il se leva, et comme par magie, un taxi se retrouva devant lui. Il s’engouffra dedans. C’était une vieille Mercedes jaune affichant des centaines de milliers de kilomètres au compteur avec un conducteur sans âge et baratineur au volant.

- Entrez, venez, je vous conduis… Je connais un hôtel… Pas loin… Vous direz… « De la part de Hassan »… Je le connais, c’est un ami… Français ? Vous êtes français ? J’ai des amis en France. A Vienne… Vous connaissez ? Non ?… Froid ! Pas comme ici !

Des sourates du Coran pendaient du rétroviseur. Sur le tableau de bord, le conducteur avait posé de la fourrure synthétique – il devina qu’elle avait dû être rose à l’origine ; elle était, en tout cas, blanc sale à l’heure actuelle . Le pare-brise était étoilé par endroit. Il ne savait où porter son regard tant les lieux semblaient extraordinaires. Partout, des vieillards montés sur des ânes, des femmes voilées portant sur leur tête des branchages, des enfants pieds nus dans la poussière. Leurs yeux se fixaient sur lui, l’occidental pâle qui avait les moyens – de prendre le taxi par exemple.

On lui fit des sourires, édentés ou rayonnants, et des saluts de la main, pleine de terre ou de henné . Il ouvrit son guide de voyage. Des post-it dépassaient, les pages étaient déjà cornées. Il avait noté des adresses qu’il avait soigneusement surlignées au stylo fluorescent. Le taxi ne tarda pas à s’arrêter. Il laissa 100 dirhams au chauffeur avant de se laisser engloutir par la marée humaine montante. Il traversa la place et trouva rapidement le petit restaurant.

« Chez Chégrouni ».

Il s’installa à une terrasse ombragée donnant sur la place. A l’intérieur du restaurant, il faisait déjà bien trop chaud. C’était une gargote sans prétention où il commanda une tajine. Il était encore tôt. Il était pratiquement le seul client à cette heure-ci. Il sortit son carnet de croquis et dessina des musulmans en train de prier. Il était un peu en avance à son rendez-vous. Ali – c’était le nom de l’homme que lui avait indiqué Delphine, à Nice - s’installa à sa table, juste au moment où on le servait. Il commença à manger.

- Alors, tu as fait tous ces kilomètres pour ça, lui dit Ali.

- Pour ça, oui !

- Tu as de l’argent à perdre, mon ami !

- C’est mon problème, Ali !

- Bien sûr, bien sûr… Et je sais aussi que dans toute légende, il y a une part de vérité. Mais la part de vérité est souvent bien mince, mon ami. Et Marrakech est une grande ville…

- Ne t’inquiète pas pour cela, Ali ! Tu as apporté ce dont j’ai besoin ?

Ali sortit de sa besace un sac plastique rayé et le posa sur la table.

- C’est là mon ami, dit-il en tapotant le sac.

Ali se leva ensuite et fit disparaître sous sa djellaba l’enveloppe qu’il lui tendait.

- Bonne chance, mon ami ! Salue bien Delphine de ma part. Que tes souhaits se réalisent ! Inch Allah !

Il se leva de table et s’enfonça dans la vieille ville. Après quelques hésitations, il demanda son chemin à un barbier.

- C’est à droite, tout de suite, lui dit l’homme.

Il obliqua et se glissa dans une ruelle moins fréquentée. Tout à coup, il n’y eut plus personne. Quelques mendiants, un vendeur de pastèques et de figues de barbarie, sur le coin, c’était tout. Il marcha sur une cinquantaine de mètres et parvint devant une enseigne représentant un dromadaire. La porte était ouverte. Il pénétra dans un étroit couloir couvert de céramiques au mur dont les figures géométriques bleues et blanches se croisaient. Sur le bureau, au fond, dormait un gros chat qui tranchait nettement avec ceux aperçus un instant plus tôt dans la rue. Etalé sur le meuble, noir au ventre blanc, celui-ci savourait le confort du lieu. Ses yeux mi-clos surveillaient néanmoins le passage.

- Viens, le gazou. Monte, monte !

La voix venait d’en haut. Un escalier, qui avait été nettoyé depuis peu, se dressait devant lui. Il gravit les marches et se retrouva devant un renfoncement. L’endroit était petit mais confortable. Dans un canapé, au centre de la pièce, un homme d’une quarantaine d’années regardait la télévision qui diffusait une émission de variétés. A terre, il avait posé une bouilloire, une théière et un verre. A gauche du canapé, on voyait une porte – certainement une cuisine, ou un débarras. Elle avait été peinte de façon traditionnelle : sur un fond bordeaux, un peintre avait entrelacé des coupes, des vasques, des lys et des fruits. A droite du canapé, un peu en hauteur, on avait accroché un portrait de Mohammed VI souriant. Près de ce tableau s’ouvrait une fenêtre qui donnait sur la rue. L’homme, corpulent, une djellaba ocre pour tout vêtement, pied nu, s’essuya le front à l’aide d’un grand mouchoir.

- Bienvenue, welcome, mon ami. Tu veux un thé ? Non ? Bon… Je te donne la clé.

Il la lui tendit avant de lui indiquer sa chambre. Pour l’atteindre, il fallait redescendre les escaliers et se diriger vers le patio.  Les chambres étaient disposées autour d’une cour intérieure en rectangle sur trois étages ; ensuite, on accédait à la terrasse. Assis à l’ombre, au bord d’un fauteuil, un jeune Marocain peignait un tabouret. Il entremêlait des lignes, des arabesques et des motifs floraux à l’aide de petits pinceaux. Il leva la tête à son passage et lui adressa un sourire chaleureux avant de reprendre son travail minutieux.

Voilà, c’était là. C’était la chambre n°5. Il introduisit la clé dans la serrure.

Le noir d’une bouteille d’encre de chine. Le contraste avec la lumière extérieure était frappant. Finalement, ses yeux trouvèrent l’interrupteur. L’ampoule qui pendait du plafond s’alluma. L’endroit était d’un dénuement monastique. Au centre de la pièce, un grand lit, qui prenait pratiquement toute la chambre ; à droite du lit, un petit lavabo, surmonté d’un miroir ; en dessous du lavabo, une poubelle ; de l’autre coté du lit, une table de nuit. Les murs étaient écrus et irréguliers. Et, bien sûr, il n’y avait pas de fenêtre.

L’indice qui lui fit tout comprendre. C’était son guide de voyage qui l’avait mis sur la voie. Comme toujours, il avait suivi son intuition. Il sentait qu’il se rapprochait du but. Il se dirigea vers le lavabo et ouvrit le robinet. Une eau marron s’écoula tout d’abord, avant de laisser place à une eau plus claire. Il se rafraîchit un peu.

3 : 52

La pénombre était totale. Il regarda sa montre. Il était encore trop tôt. Il eut envie d’une cigarette, là, tout de suite. Il ne parviendrait plus à dormir de toute façon. Cela faisait plusieurs jours qu’il attendait et l’excitation était à son comble. Pas un souffle d’air ne passait. Tout était figé, immobile. Les draps du lit étaient trempés. Il tendit le bras et se saisit du paquet de cigarettes et de la bouteille d’Evian. Il but longuement. Même si l’eau n’était pas vraiment froide, cela lui fit du bien. Il alluma ensuite sa Marlboro. Ses yeux s’habituaient peu à peu à l’obscurité. Parfois, on entendait un froissement de draps ou un raclement de gorge. Il tentait alors de deviner d’où cela pouvait provenir. Il s’appuya contre le mur espérant capter un peu de fraîcheur. Il comprit qu’il n’en trouverait pas. Contrairement à ce à quoi il s’était attendu, le mur dégageait une insupportable moiteur. En un instant, il fut couvert de sueur. Il se leva et se retrouva dans le patio. C’était là son seul espoir.

Au dessus de lui, il aperçut une lune brillante. Une lumière crue tomba sur sa peau. Il était nu, il avait oublié de se vêtir. Pourtant, il n’éprouva aucune gêne. A cette heure-ci, tout le monde dormait. Il respira un grand coup et marcha lentement, puis il s’installa sur le fauteuil où le jeune peintre s’asseyait toujours. Ce dernier avait laissé sur la table tout son matériel. Il embrassa l’ensemble d’un simple regard. La table était jonchée de pots de couleur et des pinceaux trempaient dedans. Sa première cigarette terminée, il en alluma une seconde, et resta ainsi à la savourer sans bouger. Il aimait cette sensation douce-amère des cigarettes qu’on fume les unes à la suite des autres.

Il avait de quoi voir venir, son paquet était encore plein. De temps à autre, il s’hydratait un peu.

Il se limitait au minimum de gestes possibles et fixa finalement son regard vers le ciel. Il aperçut la constellation d’Orion, belle et lumineuse au dessus de lui. Il songea à aller voir la terrasse mais renonça bien vite à cette idée. C’était trop vaste, trop grand.

Et puis, il était grand temps de regagner la chambre. C’était maintenant l’heure.

Il ferma soigneusement la porte et sortit la lampe à huile de son sac. Elle était superbe. Le cuivre brillait. Il s’assit, face au mur et attendit. Il était prêt.

La mélopée s’éleva et envahit toute la ville. C’était l’appel à la prière qui rebondissait sur les murs de la Médina. Alors, il ferma les yeux, frotta la lampe et murmura une formule.

Un parfum entêtant de musc et d’encens chatouilla ses narines. Il ouvrit les yeux et resta interdit.  Tout avait changé. Il comprit qu’il était dans un palais. L’endroit était immense, digne des Mille et une nuits.  Un peu partout brûlaient de petites bougies. Au centre s’élevaient quatre colonnes de marbre rose qui encadraient, au plafond, une ouverture grillagée. Des rayons tièdes de lune se faufilaient à travers et tombaient sur une petite fontaine située entre les quatre colonnes. L’eau s’écoulait sans bruit. A terre, on pouvait voir de superbes mosaïques bleues autour de la fontaine. Partout ailleurs étaient tendus de moelleux tapis rouges et noirs. Les murs étaient décorés de tentures Orientales et, partout, on avait disposé des coussins brodés avec de l’or et des perles. Le mur nord s’ouvrait sur un balcon en ébène sculpté. Il s’y aventura et aperçut un fleuve sombre et paisible, au pied du palais, ainsi qu’une palmeraie, tout au fond. La nuit était étoilée. Il tourna le dos à ce spectacle et rentra. Il avait, à portée de main, des plateaux d’argent contenant des fruits séchés et une montagne de pâtisseries : des cornes de gazelle, des briouats au miel et aux amandes, des ghoribas aux graines de sésame, des bechkitos ou encore des ktéfas.

Quelque chose attira son regard. Derrière un moucharabieh, il perçut un mouvement. Et une grande femme entièrement voilée de bleu entra. Ses yeux étaient d’un noir de jais. C’était donc vrai. Il avait réussi. Elle s’approcha de lui et lui versa de l’eau parfumée sur les mains. Cela sentait la fleur d’oranger.

- Tu m’as appelé, jeune seigneur ?

Sa voix était suave, veloutée.

- Je suis à tes ordres, jeune seigneur. Demande et j’exécuterai.

Alors, son désir se réveilla. Il avait tellement envie d’elle, depuis tant d’années qu’il l’avait cherchée. Elle était là, maintenant, toute à lui. Il revit tous ses efforts pour la trouver, toutes les fausses pistes qu’il avait suivies. Tout était parti de cette légende orientale entendue dans le désert, cinq ans auparavant, lors de son premier séjour au Maroc.

- Approche.

Elle vint à lui. Il défit le voile qui cachait son visage et fut ébloui par sa beauté. Son visage était la perfection même. Il l’embrassa. Ses lèvres étaient deux friandises délicieuses qu’il avait envie de déguster. Très vite, il l’enlaça de ses deux bras et la mena sur des coussins. Elle se laissa faire. Il sentit, à sa respiration, qu’elle aimait ce qu’il lui faisait. Alors il continua, et bien vite, ses mains se mirent à parcourir son corps. Il caressa sa poitrine, belle et généreuse. Sa peau était d’une douceur exceptionnelle. Au fur et à mesure de leur étreinte, les voiles tombaient un à un. Il embrassa ses seins. Elle gémit de plaisir. La tiédeur de l’air était délicieuse. Ce n’était plus la chaleur écrasante de la chambre n°5. La moiteur érotique de ce lieu intemporel faisait que les corps perlaient de sueur et mélangeaient leurs odeurs. Une brume sembla s’élever. Tout était troublant, étourdissant. Il se noyait dans les senteurs de son cou, qu’il léchait furieusement, et ses mains continuaient à explorer son corps tellement désiré.

Il ôta un nouveau voile, et il parvint à ses jambes si… si…

Velues ?!

Il s’écarta brusquement d’elle et écarquilla les yeux d’horreur. Ce n’était pas possible ! Sa sueur se glaça soudain. Le dernier voile était tombé.

Une fulgurante nausée s’empara de lui et il ne réussit à se calmer qu’à grand peine. Le temps sembla se figer.  Elle ne bougeait plus et se contentait de sourire… Un sourire qui n’avait plus rien de doux. Un sourire moqueur. Il frissonna presque malgré lui. Et lorsqu’elle parla, il ne reconnut plus la voix qui l’avait d’abord enchanté. C’était maintenant une voix très rauque.

- Mon amour, lui dit-elle, tu as l’air surpris. N’avais-tu pas écouté la légende jusqu’au bout ?

Si, pourtant… Il se souvenait bien de cette nuit dans le désert, du sable contre sa peau, et de Moktar, près du feu, qui racontait son histoire… Il l’avait bien entendue pourtant… Et même s’il y avait eu ce délicieux Narghilé qu’ils avaient tous partagé… Il prit alors conscience qu’il s’était peut-être endormi… Un seul instant peut-être… Mais après tout, cela pouvait expliquer cette monstrueuse omission… Il regarda à nouveau le bas de son corps.

En dessous du nombril, il y avait deux grandes pattes au poil dru et marron qui se finissaient, chacune, par un gros ongle noir. Face à lui se trouvait une créature hybride, mi-femme, mi-chamelle.

Elle lui fit un clin d’œil.

- Rassure-toi mon amour, tu t’y habitueras. Nous avons tellement de temps devant nous maintenant.

De dépit, il se saisit d’une datte qu’il mâcha sans conviction tandis qu’elle s’éclipsait en prenant un petit amble sautillant.



2 Commentaires :

Commentaire écrit le mercredi 1 mars 2006 à 08:20:09 (lien)
Estebàn
Je vais vider mes p'tits tiroirs... Et j'vais faire une livraison, promis !


Commentaire écrit le mercredi 1 mars 2006 à 07:58:18 (lien)
Le Penseur - Lebloguedupenseur.monblogue.com
Bravo,j'adore les histoires qui melent fantastique et exotisme.J'espère que tu a en d'autres dans tes tirroirs.Ecore bravo.


Ajouter un commentaire