Dimanche 12 février 2006
Au début de "Rhinocéros", la pièce de Ionesco, quatre personnages sont assis à la terrasse d'un café. Ils sont assis à deux tables différentes. On trouve d'un coté Bérenger et son ami Jean, et de l'autre un logicien et un vieux monsieur. On assiste à deux conversations différentes. Bérenger raconte à Jean son mal de vivre, et Jean tente de le convaincre que tout est une question de volonté. Le logicien, quant à lui, essaye d'expliquer au vieux monsieur la logique en général et les mathématiques. Aucun rapport entre les deux groupes donc. Et ils ne communiquent pas entre eux. Pourtant, à la fin de la scène, se passe la chose suivante :
Jean, à Bérenger - (...) Devenez un esprit vif et brillant. mettez-vous à la page.
Bérenger, à Jean - Comment se mettre à la page ?
Le logicien, au vieux monsieur - J'enlève deux pattes à ces chats. Combien leur en restera-t-il à chacun ?
Le vieux monsieur - C'est compliqué.
Bérenger, à Jean - C'est compliqué.
Le logicien, au vieux monsieur - C'est simple au contraire.
Le vieux monsieur, au logicien - C'est facile pour vous peut-être, pas pour moi.
Bérenger, à Jean - C'est facile pour vous peut-être, pas pour moi.
Le logicien, au vieux monsieur - Faites un effort de pensée, voyons. Appliquez-vous.
Jean, à Bérenger - Faites un effort de pensée, voyons. Appliquez-vous.
Le vieux monsieur, au logicien - Je ne vois pas.
Bérenger, à Jean - Je ne vois vraiment pas.
Le logicien, au vieux monsieur - On doit tout vous dire.
Jean, à Bérenger - On doit tout vous dire.
Ionesco a beaucoup réfléchi sur le langage et sur son caractère limité et absurde. Ici, donc, on peut constater que les mêmes mots, les mêmes phrases, suivant le contexte, peuvent exprimer des choses radicalement opposées.
Il est toujours troublant de constater combien les extrêmistes et les fanatiques n'hésitent jamais à brandir les notions de respect et de liberté, dès qu'ils se sentent menacés (c'est-à-dire très souvent, étant atteints d'un superbe syndrôme paranoïaque). C'est ce que nous faisons tous bien sûr, mais derrière les mots se cachent des réalités fort différentes, et je doute que mes notions de respect et de liberté soient les mêmes que celles de nos amis évangélistes états-uniens ou de nos copains islamistes.
Parce que, soyons-en convaincus, leur respect se limite à eux-mêmes et à leur croyance, et leur liberté à pouvoir supprimer tous ceux qui ne sont pas d'accord avec eux.
Se pose alors la question de savoir si je dois accorder la liberté aux ennemis clairs et déclarés de cette même liberté, et si je dois être démocrate avec ceux qui ont pour objectif de détruire la démocratie dès que possible.
L'affaire des caricatures du prophète Mahomet en ce moment soulève bien ce problème.
Que l'humour démocratique ne soit pas le même que l'humour des fanatiques est une chose (pas vraiment nouvelle ni surprenante). Mais que des régimes extrémistes se permettent de donner des leçons de tolérence et de respect à des démocraties, et que ces mêmes régimes démocratiques commencent à se courber, à présenter mille excuses et à dire qu'il ne faut pas jeter de l'huile sur le feu, c'est une tout autre chose.
Le fanatisme et le fascisme ont toujours l'air redoutable (et ce n'est pas qu'un air d'ailleurs) et la démocratie a toujours l'air, en face, très frêle et fragile. Mais ce n'est qu'une vue de l'esprit. La démocratie peut être quelque chose de terriblement puissant, la non-violence de terriblement efficace (regardons comment le régime anglais est tombé face à Ghandi, en Inde).
Si, individuellement, il faut avoir peur des montées extrémistes et rester vigilent, la société démocratique, en revanche, se doit d'être forte et d'affronter de face la bêtise et l'obscurantisme.
La destruction, les hurlements passionnés, les autodafés n'ont jamais été des moyens démocratiques. Ceux qui y ont recours ne sont donc pas des démocrates. Il n'y a aucun dialogue possible. Qu'on attende qu'ils reviennent à la Raison, qu'on le leur suggère, mais qu'on reste ferme.
Parce que si on cède aujourd'hui, que vont-ils nous demander demain ?
Publié par Estebàn
à 2006-02-12 09:33:24
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