Mes humeurs à moi



Publié le mardi 20 septembre 2005


Mardi 20 septembre 2005

Le type du coin de la rue

Raymond La Cloche. C'était comme ça qu'on l'appelait. On avait jamais vraiment su comment il s'appelait. Raymond, ça oui, on savait, parce que des fois, quand il avait bu, il le gueulait, son prénom. Et même à pleins poumons. Même que les flics, parfois, l'embarquaient, parce qu'il faisait décidément trop de ramdam dans le quartier en pleine nuit. "J'm'appelle Raymond, qu'y hurlait. Et j'vous emmerde tous !". Et il ne s'écoulait pas trois minutes pour que des lumières s'allument aux fenètres, et qu'on lui balance des seaux d'eau ou des injures.

Le nom, on n'a jamais trop su. Un truc comme Reynotot ou pas loin. Alors, nous, on avait trouvé que La Cloche ça lui irait bien, d'autant que c'en était une, de cloche. Un clochard, je veux dire. Parce que, ça, y'avait pas de doute. Il faisait la manche du matin au soir, pas très loin du square Lafayette. Les gens ne lui donnaient jamais grand chose. Faut dire aussi, il n'y mettait pas trop du sien. Il n'était pas rare qu'il insulte les passants, y compris ceux qui lui refilaient un euro ou deux, alors évidemment, ça refroidissait. L'odeur aussi y était pour beaucoup. Là non plus, à part les douches forcées des flics qui l'embarquaient pour tapage nocturne (fallait les comprendre, les cognes, c'était pas humain, cette odeur, des fois...), il n'était pas un furieux adepte de la flotte.

N'empêche, moi, Raymond, je l'aimais bien. Peut-être parce que moi, j'avais pris le temps, celui de m'arrêter un peu, et de discuter, parce que j'avais rien en particulier à faire un jour. Et qu'après, je n'hésitais jamais (sauf des jours où l'odeur était trop forte, mais finalement, je m'y étais presque habituée) à papoter un peu avec lui.

C'est lui, une fois qui m'a dit si je connaissais le requiem de Mozart. Moi, la musique classique, c'est pas mon truc, c'est plutôt un truc de bourgeois. J'ai pas vraiment relevé. N'empêche qu'il a insisté, et que j'ai répondu que non. Alors, de son sac en lambeaux, tout tâché, il a sorti un walk-man, et il me l'a planté sur les oreilles. La musique a commencé, et il m'a fait signe d'écouter. Il ressemblait, à ce moment, à un chef d'orchestre. J'ai pas osé enlever le casque, alors j'ai écouté, et, oui, finalement, c'était pas mal... Mais le truc, c'est que, tandis que j'écoutais son Mozart, j'ai compris un truc super important.

Quand il gueulait, la nuit, ou quand il engueulait les passants, c'était tout simplement parce qu'il ne pouvait pas écouter son walk-man. Parce qu'il lui fallait des piles et qu'il n'était pas en état d'aller en acheter, ou bien qu'il était trop tard,  ou encore qu'il n'avait pas de fric.

C'était tout con.

On pense souvent que le fric qu'on donne aux clochards file illico dans la vinasse de bas étage. C'est parfois vrai. Mais dans le cas de La Cloche, c'était parce que sa part d'humanité, sa part artistique avait besoin de piles pour continuer à vivre...

Depuis, quand je lui rends visite, j'oublie jamais de lui apporter une boite de piles.



2 Commentaires :

Commentaire écrit le mercredi 21 septembre 2005 à 07:36:30 (lien)
estebàn
de rien, Hélène. Et grand merci aux commentaires japonais (je signale tout de même qu'ils sont un zeste répétitifs, qu'il y a deux fautes d'orthographes à la quinzième et à la vingt-deuxième lignes et que trois idéogrammes ont été inversés... ;-)


Commentaire écrit le mercredi 21 septembre 2005 à 04:12:35 (lien)
hélène
Merci pour ce texte, et oui la poésie n'a pas toujours des habits de lumière.


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