Mes humeurs à moi



Publié le samedi 17 septembre 2005


Samedi 17 septembre 2005

Soif... (deuxième partie)

J'ai écrit cette histoire pendant l'été 2003, en pleine canicule. L'idée m'était venue alors que je rapportais un pack d'eau chez moi. J'avais écrit cette histoire en deux nuits, et elle n'a pratiquement pas subi de transformations. C'est assez rare. D'habitude, j'ai besoin d'une certaine quantité de réécriture. J'avais eu le même genre d'expérience avec la nouvelle "Bourgeon d'asphalte" (que j'ai mis sur le blogue le 7 janvier dernier). Le premier jet a été le bon. Comme si l'histoire avait mûri juste le temps qu'il fallait, et que je l'avais cueillie pile au bon moment. Depuis, je n'ai écrit que mon roman, "avis de tempête". Il faudrait que je me remette à la nouvelle. C'est un genre nerveux que j'affectionne beaucoup. En tout cas, voici la fin de celle-ci. J'espère que ça vous plaira. Bonne lecture. ;-)

(suite de la nouvelle... Donc, si vous voulez le début, et que vous ne l'avez pas lu, filez d'ici, et retournez à hier !)

Parfois, au cœur de la nuit, il s’était risqué à sortir.

Dehors, les odeurs étaient insupportables : odeur de cadavres en putréfaction, odeur de nourriture, odeur de mort et de désespoir. Les insectes pullulaient en abondance. On entendait d’ailleurs distinctement leur grouillement. C’était le seul et unique bruit de la ville morte.

 

Une nuit, il s’était rendu à la bibliothèque. Il n’avait rencontré strictement personne. Pourtant, il avait tremblé tout le long.

Il fallait tromper son ennui. Il s’était dit que de la lecture serait agréable.

La bibliothèque avait été saccagée, comme bon nombre de bâtiments publics, mais il était parvenu néanmoins à dénicher quelques livres. Muni de ses trésors, il avait regagné ensuite très vite son appartement.

 

Il fit une autre grande sortie.

Il ne restait qu’une bouteille du deuxième pack.

Un soir, il se risqua à aller au bord de la mer.

Avant, c’était à cinq minutes à pied de chez lui. Il avait juste deux rues à traverser et il y était, face aux embruns et aux rouleaux.

Maintenant, c’était autre chose. La grève s’étendait à perte de vue. Des milliards de galets, poussiéreux, et la mort, encore, sous la forme d’algues sèches et de coquillages calcinés. Au loin, très loin, il lui sembla que l’horizon ondulait un peu, mais on était la nuit, et cela pouvait être une erreur de ses sens.

La mer s’était retirée à jamais.

Il se laissa aller à pleurer.

Tout à coup, il se ficha du danger potentiel de faire du bruit. Il comprit, à cet instant, que tout était sans espoir, et qu’il allait crever, qu’il avait seulement réussi à repousser l’inévitable, mais que c’était joué de toutes façons.

Il resta longtemps, les genoux ramenés tout contre sa tête, à sangloter.

 

Ça devait arriver.

Quarante-deux jours, il avait tenu.

Il avait retardé l’inéluctable mais le glas avait sonné.

La dernière bouteille était vide.

 

Il avait bu sa dernière gorgée le matin même. Déjà la soif faisait son œuvre. Il avait espéré tenir jusqu’au soir, mais il commençait déjà à souffrir, alors qu’on n’était qu’au tout début de l’après-midi. Depuis deux jours, sa radio était allumée en permanence et il avait parcouru de long en large toute la bande FM plusieurs fois. Mais il n’y avait rien.

Plus de son, plus d’attente, plus d’espoir. Seulement la chaleur.

Il s’était mis devant son réfrigérateur maintenu ouvert. Ainsi, il avait moins chaud.

Il avait songé au suicide, mais il n’en avait pas le courage. Oui, il avait encore peur de la mort et de la douleur.

Il espérait ne pas trop avoir mal, il espérait s’endormir, comme ces gens qui s’endorment dans la neige.

 

Il n’avait plus de salive. Il ne pouvait plus rien avaler. Il gardait les yeux fermés presque en permanence. Sa respiration était régulière mais devenait pesante.

L’air qui courait en lui asséchait un peu plus sa gorge.

Ses muqueuses étaient de plus en plus sèches.

Il avait l’impression de se craqueler.

 

Son esprit  n’arrivait plus à penser à autre chose.

Cinq lettres qui s’entrechoquaient et qui rebondissaient contre les parois de son cerveau.

B.O.I.R.E. La respiration devint vraiment difficile. Il haletait comme un chiot. Cinq lettres, BOIRE.

La chaleur était affreuse.

Ses mains avaient gonflé, il ne pouvait plus plier ses doigts. Il ne pouvait plus pleurer non plus. Ses paupières semblaient coller. Il ne lui restait que des spasmes, qu’il ne contrôlait même plus. Il aurait voulut hurler, mais sa voix était réduite à un mince filet rauque.

Sa bouche s’ouvrait et se fermait, c’était insupportable, il étouffait, sa bouche s’ouvrait et se fermait, s’ouvrait et se fermait, s’ouvrait et

 

- Maman !

Le petit garçon est en pleurs. Il dévale les marches de l’escalier en marmonnant quelque chose que lui seul comprend. 

Sa mère est dans la cuisine. Elle ouvre une fenêtre, pour aérer, parce que ça sent le renfermé. Elle aperçoit son mari, près du garage, en train de décharger la voiture. Elle est contente, parce qu’ils ont évité les bouchons des retours de vacances sur l’autoroute en partant un jour plus tôt. Elle entend le petit garçon qui dévale les marches et qui sanglote. Elle fronce les sourcils.

Un petit nuage blanc passe devant le soleil, et la terre s’obscurcit un peu.

Le petit garçon se réfugie contre sa mère.

- Maman, oh, maman.

- qu’y a-t-il mon chéri ?

Elle lui a posé la main dans les cheveux et lui caresse la tête.

Le petit garçon lève les yeux vers elle, de grands yeux marron délavés par les larmes. Il bégaye tellement il est triste.

- Oh, ma…ma…man, viens... viens voir, ma…maman…

Le petit garçon lui prend la main et l’entraîne vers le premier étage, vers sa chambre. Il grimpe les marches, elle le suit.

Lorsqu’elle parvient au seuil de la chambre, elle ne comprend pas tout de suite ce qui a pu tant chagriner son enfant. Elle balaye du regard l’endroit. Tout paraît en ordre. Le lit est fait, les jouets sont bien rangés dans le coffre, le tapis est propre.

- Regarde, ma…ma...maman…

Le petit garçon désigne l’aquarium près de la fenêtre.

- Oh ! Mon chéri !

Sa mère vient de comprendre. L’aquarium est tout sec. Toute l’eau s’est évaporée. Le petit garçon est parti en vacances en oubliant d’éloigner l’aquarium de la fenêtre, et de fermer les volets. La chaleur de l’été a fait le reste. Car les mois de juillet et d’août ont été particulièrement chauds. Au fond de l’aquarium, un poison gît, mort. Ses écailles sont ternes, sa bouche est ouverte, son œil est vide. La mère le regarde, et grimace, tandis que le petit garçon pleure à nouveau contre elle.

Elle aurait horreur de mourir de soif. Elle se demande comment le poisson a vécu cela.